Des photos éparpillées sur le matelas gris. Toutes oubliées, reléguées dans les recoins de sa mémoire. Pourquoi avait-t-elle décidé de ranger ces vieilles affaires ce soir-là ? Ce n’était pas vraiment nécessaire, mais elle fut prise d’une telle frénésie en redécouvrant l’immonde valise qu’il était impensable de ne pas l’ouvrir.

Et elle plonge. Elle plonge dans cet amas de poussière où se révèlent peu à peu les photos de son enfance. Au milieu des biscuits rassis et des cartes postales alsaciennes, elle en extirpe une.

Elle y voit un vieil homme qui l’enroule dans ses longs bras, aux côtés d’une petite dame au grand chapeau qui semble avaler son visage tout fripé. Et là, sur l’autre photo : ses petits pieds qui traînent dans les rues pavées, baignées du soleil du beaujolais. Elle revoit encore les vieilles maisons en pierre aux trous abritant probablement de gros criquets.

La boîte claque, libérant quelques moutons dans la moiteur du grenier. Le vieux parquet grince, fines lamelles de bois odorantes. Et ses petits pieds nus dansent entre les objets anciens.

La vieille grange retapée n’est pas celle des photos. Objet d’affection, mais forte envie de retrouver le contact de sa main caressant les pierres dorées. Ici, les brunes sont différentes : par l’odeur, la texture, l’aspect… Sensation de frustration qui s’installe, prend de l’épaisseur à mesure que sa mémoire se perce et se libère.

La moto grince, bringuebalante, trop lourde contre la petite femme. Elles se jaugent.
Se jugent.
Se heurtent.

Chacune observe l’autre, vérifiant leurs limites. Si l’une craque, le voyage vers les terres d’enfance n’aura pas lieu. La machine noire gronde, rouspète et pétarade enfin.

La route est tiède et molle. Les roues s’y enfoncent, caressées.
A mesure qu’elle se rapproche, la jeune femme discerne à travers son casque les panneaux qui indiquent la petite ville oubliée. Elle dépasse les restaurants autrefois bondés, sa devanture colorée lui rappelle la fillette qu’elle était alors.
L’adulée.

Imperturbable, la petite femme poursuit sa route. Les passants, touristes aux gigantesques lunettes de soleil, dégustent des glaces aux couleurs criardes et synthétiques. Dans ce patelin, la nature est maîtrisée, cadrée, enfermée. Chaque brin d’herbe est minutieusement calculé, la petite femme soupire, regrette les champs en friche.

Quelque chose prend de l’ampleur tandis qu’elle s’éloigne des avenues, des jeunes rues. Une odeur de foin, un goût de pierre, une texture de pluie chaude. Les gouttes grasses s’écrasent sur le sol, se déversent le long des routes et s’engouffrent dans les interstices gonflés par la chaleur. Les roues s’emmêlent et dérapent parfois, mais gardent la constante.

Continuer. Le trajet est loin d’être terminé. Quelques kilomètres. Une vie.
La route s’anime tandis qu’elle s’étire en direction des cieux. Elle monte, monte, grimpe sévère. Le moteur ronchonne, trouve absurde d’être sollicité pour une histoire vieille de vingt ans.

Les vignes, aux alentours, montrent fièrement leurs grappes, attirantes, succulentes, aguicheuses. Pourquoi ne pas s’arrêter, prendre un peu de repos, un verre de vin ?

La petite femme reste indifférente aux protestations de la machine, des vignes, de son corps las.
Continuer de rouler, même épuisée.
Elle y est parvenue.

Sur la colline, elle s’arrête un instant pour savourer sa victoire. La moto, à ses côtés, les roues plongées dans les hautes herbes, reprend son souffle. Les deux partenaires font face à la vallée, aux champs de blé, aux toits rouges et au ciel azuré.

Elle se retourne, cherche du regard ces grands arbres familiers qui masquaient la vue du terrain familial. Rasés. La terre désespérément sèche. La maison, laissée à l’abandon. Quasiment détruite.

Elle s’assoit sur le bitume chaud, tout contre sa moto. Ouvre le sac, attrape son appareil photo : laisser une trace de sa victoire, ramener une preuve de son retour, qu’elle déposera sur la tombe de son vieillard.

Valentine C-G

Dans Mon Plumard