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Voici la participation de Marie au défi écriture d’Avril 2020.

Bonne lecture !


Quelle belle journée !

12 Février 2016

Il est 16 heures, Béatrice est dans son salon et profite du paysage que lui offre sa maison à POLIGNAC  en Haute-Loire. C’est une belle journée ensoleillée pour un mois de février. Son mari Alain est en randonnée, il doit monter aujourd’hui jusqu’au sommet du Mont Mézenc. Avec ce temps très lumineux, peut-être apercevra-t-il les Alpes ? Tous les deux  préparent leur départ en Touraine et ils ont besoin de se détendre un peu. Demain à cette heure-ci, ils devraient être arrivés. Béatrice est à la fois heureuse et angoissée, tellement de chose se bouscule dans sa tête. Elle sait que si elle n’aboutit pas, elle devra tourner une page de sa vie ! Si elle n’aboutit pas, ce sera le dernier voyage qu’elle fera en  Indre-et-Loire pour connaître son histoire ! 

Des années plutôt !

Petite fille heureuse, choyée par ses parents, Béatrice apprend à 8 ans qu’elle ne pourra pas avoir un petit frère ou une petite sœur,  son papa et sa maman ne peuvent pas faire de bébés.

  –  Mais moi alors ? vous avez bien fait un bébé puisque je suis là ? dit-elle à son papa les yeux remplis de larmes.

Sylvie est née le 17 juin 1959. Sa mère Lucette, jeune fille de 21 ans, vivait avec ses parents dans un petit village de Touraine. Elle a été conduite dans un hôpital à  plus de 100 kms de chez elle pour accoucher. Le lendemain, le 18 juin 1959 elle signe un procès-verbal d’abandon de sa fille Sylvie à l’assistance publique. L’enfant est alors placée chez une femme nourrice qui va l’élever jusqu’à ses 18 mois, âge de son adoption plénière par un couple de libraire en mal d’enfant. Sylvie s’appellera désormais Béatrice. 

Jacques et Solange ROY vivent des années merveilleuses. Béatrice est une enfant sage, intelligente qui leur apporte tous les jours un peu plus de bonheur.  Mais Jacques sait qu’un jour, Béatrice devra connaître la vérité. Sans doute n’imaginait-il pas que l’occasion se présenterait si tôt. Fort heureusement, leur petite fille a bien compris que son papa et sa maman de cœur seraient toujours là pour elle. 

  –  Ne pleure pas ! Tu es notre petite fille, rien qu’à nous, pour toujours ! lui dit sa maman en la serrant dans ses bras.

Béatrice a ainsi grandi dans l’insouciance et la joie de vivre qui faisait plaisir à voir. Très proche de son père, elle passait de longs moments dans sa librairie, toujours en quête d’une nouvelle histoire à découvrir, d’un nouveau roman à dévorer. Il en était tellement fier ! D’ailleurs, il ne manquait jamais l’occasion de la présenter à tout nouveau client.

Le 28 juin 1977, alors qu’elle vient de fêter ses 18 ans, elle entre dans le rang des bacheliers littéraires avec une mention «très bien ». C’est décidé, elle sera professeur de français.

Un déménagement s’impose pour la famille ROY avec l’occasion de s’installer dans une grande librairie au PUY EN VELAY.  Béatrice est triste de quitter tous ses amis et commence alors pour elle, une période compliquée avec des doutes, des angoisses, les premiers amours qui l’obligent à se poser beaucoup de questions concernant celle qui l’a mise au monde.

Comment est-ce que l’on vivait sa vie sexuelle dans les années 60 ? Qui est sa mère ? Et son père ? Pourquoi a-t-elle été abandonnée ? Heureusement, ses études la passionnent et sa priorité reste sa réussite professionnelle.  Agrégée de l’enseignement secondaire, elle a 27 ans quand elle prend son premier poste titulaire de professeur de français. Puis il y a Alain avec qui elle vit un amour fou. C’est avec lui qu’elle aimerait fonder une famille, une vraie famille, plusieurs enfants, au moins deux, peut-être trois.

Les années s’écoulent à POLIGNAC où Béatrice et Alain vivent en toute quiétude. Vincent a déjà 9 ans et la petite Pauline va sur ses 6 ans. Durant ses grossesses et plus particulièrement le jour de la naissance de ses deux enfants, Béatrice a vu apparaître à nouveau les angoisses, les questionnements. Comment est-ce possible que l’on puisse abandonner un enfant que l’on vient de mettre au monde ? Qu’est-ce qui peut justifier un tel acte ? Quelle situation de détresse pousse à cela ? Et  comment le vit-on ? Maintenant, sa mère biologique l’a-t-elle oubliée ? Où est-elle ? Béatrice a beaucoup lu sur le sujet de l’abandon et elle en a parlé à ses parents adoptifs. Elle voudrait connaître son histoire, ses origines. Son père lui explique qu’il ne sait rien de plus, que lors d’un abandon définitif et d’une adoption plénière, il n’y a aucun lien entre les deux familles. Il raconte tout simplement ce moment très fort quand ils sont arrivés dans la famille d’accueil. Deux enfants jouaient sur un tapis, un petit garçon et une petite fille. Il a fallu les séparer et prendre la petite fille dans ses bras. Elle souriait et découvrait le jouet que ces gens inconnus lui avaient offert. Il fallait partir sans se retourner, surtout ne pas se retourner pour ne pas voir ce petit garçon pleurer à chaudes larmes.

Les premières années 2000

À l’aube de l’année 2000, la détermination de Béatrice est plus présente que jamais. Ses parents adoptifs vieillissent vite, trop vite. En retraite depuis une bonne dizaine d’années, l’état de santé de son père fait apparaître quelques prémices de la maladie d’Alzheimer. Il s’éloigne de la vie, de sa fille, de ses petits enfants pour entrer dans un monde qui ne lui ressemble pas  et Béatrice est désemparée. Sa maman est dans un état psycho dépressif, aggravé par une malvoyance qui l’afflige totalement. Il faut commencer à envisager un changement de maison plus adaptée, de l’aide à domicile. Béatrice sait tout ce qu’elle leur doit et sa présence à leurs côtés est très forte. Pour autant, elle ne cesse de penser à sa mère biologique qui elle aussi doit vieillir. Elle imagine même qu’elle soit décédée. Il  faut qu’elle sache.

  –  Béatrice si vraiment tu veux savoir, iI va falloir que l’on retourne dans cet hôpital où tu es née ! Il faudra peut-être se faire aider par des personnes qui font ces recherches ! Je vais t’accompagner pour tout cela, ça va sans doute prendre du temps, mais on ira jusqu’au bout ! 

Alain est convaincu que cela sera difficile et éprouvant, mais ils sauront. Il voit que sa femme ne va pas bien, partagée entre l’envie d’engager les recherches et la peur de l’aboutissement. Elle a tout imaginé. Avec son teint mat, peut-être a-t-elle des origines espagnoles, italiennes, peut-être est-elle la fille d’une prostituée, tout lui passe et lui repasse dans la tête. Elle imagine même un aboutissement  catastrophique avec la découverte d’origines complètement à l’opposé de ses valeurs et de ce qu’elle est aujourd’hui. 

Il lui aura fallu beaucoup de temps pour se décider, mais c’est deux ans plus tard, qu’elle fait le déplacement avec son mari sur le lieu de sa naissance. Ils sont attendus par l’assistante sociale en chef, dans ce bureau si froid, si triste.  Tout s’enchaîne ensuite très vite, la copie du certificat d’abandon, un courrier d’un prêtre qui indique que sa mère  était très affectée par le fait que le père ne voulait pas reconnaître l’enfant, que ….

Béatrice commence à voir une lueur au bout du tunnel dans lequel elle s’est engagée même si tout est un peu confus dans sa tête. Très vite, elle fait un courrier à la Mairie du village de ses grands-parents afin d’obtenir des informations concernant cette famille DOUARD. Elle est renvoyée vers le Tribunal de Grande Instance de TOURS. Après de nombreux mois d’attente,  la généalogiste que Béatrice a sollicitée pour l’aider dans ses recherches avance sur le dossier. Béatrice née Sylvie DOUARD est la fille de Lucette DOUARD née le 4 avril 1938 à LOCHES. Lucette a une sœur née en 1933. Leurs parents étaient paysans. Lucette s’est mariée à Lucien BIGOT en 1961. Lui aussi est agriculteur, ils vivent dans une ferme. Ils ont deux enfants, deux garçons nés en 1967 en 1969.

Avril 2003

Béatrice rentre de LYON avec le dossier qui va lui permettre d’avancer. 

  –  Alain, ma mère biologique est vivante ! Elle a 65 ans ! J’ai son adresse ! J’ai deux demi-frères ! 

Alain la prend dans ses bras ! Elle est en pleurs, mais tellement heureuse d’en être arrivée là. Ses enfants comprennent également ce qui est en train de se passer. 

  –  Calme- toi, maintenant il nous faut réfléchir et voir comment nous allons poursuivre. Il faut que l’on tente d’entrer en contact avec cette personne, il faut lui parler, pourquoi ne pas la voir. C’est ce que tu veux, n’est-ce pas ? lui répond Alain d’un air très convaincant.

  –  Bien sûr, c’est ce que je veux, mais j’ai tellement peur. Je ne sais pas comment elle va réagir, je ne sais pas si son mari est au courant.

  –  Écoute, tu as toujours pensé en commençant tes recherches que tu irais jusqu’au bout si cela était possible. Alors, il ne faut plus douter,  nous allons partir en Touraine et nous allons essayer de la rencontrer ! rétorque-t-il sans appel.

  –  Ok mais tu organises cela comment ? Et si elle ne veut pas me voir ! murmure-t-elle en s’installant dans son fauteuil.

  –  Il faut que tu trouves son numéro de téléphone, on va essayer de l’appeler. Quoi qu’il en soit, nous partons pour  l’Indre-et-Loire, à peine 5 h de route, on peut faire cela sur un week-end. Nous avons son adresse, c’est l’essentiel. On pourra toujours repérer les lieux et tu vas enfin pouvoir mettre les pieds sur tes terres, je suis sûr que c’est le début d’une belle histoire.

Béatrice sourit et se sent rassurée. Elle remercie Alain et le trouve extraordinaire de s’être approprié cette recherche et cette histoire comme si c’était la sienne. Elle sait qu’elle peut compter sur lui.

8 Mai 2003

Un mois plus tard, tous les deux prennent la route pour la Touraine, anxieux mais déterminés et motivés plus que jamais pour rencontrer celle qui occupe leurs esprits depuis si longtemps. La route est longue et leur rappelle ces vacances passées en amoureux pour visiter les châteaux de la Loire. Quel souvenir que ce château de CHENONCEAU, si majestueux sur le Cher. La vallée des Rois les avait transportés et c’est vrai, ils s’étaient promis de revenir pour continuer de découvrir la région sans jamais imaginer une nouvelle visite dans un tel contexte. Là c’est certain, l’état d’esprit n’est pas vraiment au tourisme. Il pleut et l’atmosphère dans la  voiture est oppressante. Béatrice et Alain se sont arrêtés sur une aire d’autoroute pour téléphoner ! Ils n’ont pas voulu appeler avant le départ, de peur que le coup de fil se passe mal et les fasse renoncer à leur voyage. Il est 9h30, à l’autre bout du fil, la sonnerie, on décroche et une voix d’homme répond :

  –  Allo !

  –  Bonjour monsieur, je voudrais parler à Lucette BIGOT. Alain est très sûr de lui, sa voix ne tremble pas même s’il aurait préféré qu’une voix de femme lui réponde.

  –  Je vous la passe !

Il n’en revient pas ! C’est curieux que cet homme avec  une voix plutôt antipathique ne demande même pas qui appelle.

  –  Allo ! c’est qui à l’appareil ? interroge une voix blanche.

  –  Bonjour, vous êtes bien Lucette BIGOT ?

  –  Oui, c’est pourquoi ?

  –  Je suis Alain, le mari de Sylvie née le 17 juin 1959. Nous habitons en Haute-Loire. Votre fille a fait des recherches pour retrouver ses origines. Elle a maintenant la certitude que vous êtes sa mère. Nous sommes actuellement sur la route de la Touraine pour vous rencontrer, lâche Alain d’un coup, sans même prendre le temps de respirer. Ca y est, tout est dit !

Grand moment de silence à l’autre bout du fil qui dure quelques secondes, des secondes interminables pour Alain.

  –  Allo, vous m’entendez ? s’inquiète-t-il.

  –  Oui, oui, bon si vous êtes là demain, on peut se voir à 10h00 sur la place derrière l’église de  GENILLE, répond-elle d’une voix éteinte avant de raccrocher.

Alain est abasourdi ! Il a réussi, mais ne comprend pas. Le mari a- t-il entendu ? Il a le sentiment qu’elle s’est sentie prise au piège pour fixer un rendez-vous aussi vite, comme si elle voulait abréger la conversation et ne pas être prise en défaut par le mari. 

Béatrice n’a pas voulu écouter, elle est restée en retrait s’attendant au pire. Lorsqu’ Alain lui apprend que le moment tant attendu aura lieu le lendemain matin à 10 h00, Béatrice s’effondre de joie, de peur, elle ne sait plus. En fin de matinée, ils franchissent le panneau « Bienvenue en Touraine,  jardin de la France ».  Béatrice sourit, c’est aussi son jardin secret qu’elle se prépare à découvrir. Le soleil les accueille, les couleurs printanières sont si belles que ce petit voyage ressemble presque à une destination de vacances. Alain a tout prévu, une table est réservée au Bon Laboureur à CHENONCEAUX, une bonne table de la région, et l’après-midi sera consacré à la visite de la cité royale de LOCHES. Il faut se détendre, profiter du moment présent et le lendemain ne sera qu’un moment fort et merveilleux, Alain en est convaincu. Belle journée et belle soirée, mais Béatrice ne dormira pas de la nuit. Que lui réserve cette rencontre ?

Vendredi 9 mai 2003

Il est 10h00, la voiture immatriculée 43 est garée depuis un quart d’heure sur le lieu du rendez-vous. Une pluie diluvienne s’abat sur le village ce qui ne va pas faciliter les choses. Soudain, une Ford rouge apparaît, une femme est au volant, elle regarde de tous côtés et curieusement comme si elle avait deviné, s’arrête près d’eux. La femme fait signe à Béatrice qui comprend, c’est elle, elle en est certaine. Sa mère lui fait signe de venir s’installer à ses côtés. Alain lui prend les mains et lui dit très calmement :

  –  C’est le moment, vas-y ! Je suis là ! Je ne bouge pas !

Béatrice  s’installe dans la voiture de cette étrangère qui au bout de quelques minutes donne l’impression d’une personne bienveillante, presque heureuse d’être là. Toutes les  deux ne peuvent pas retenir leurs larmes. Lucette est la première à poser toutes les questions qui lui passent par la tête, elle veut tout savoir sur cette fille qu’elle n’a pas vue grandir. Un petite-garçon dans un siège auto à l’arrière du véhicule commence à s’impatienter. Cela fait presque une heure que la voiture est à l’arrêt et parmi tout ce qui a pu se dire, Béatrice ne retiendra qu’une chose, cela n’a pas été  facile, je n’ai pas pu faire autrement ! Votre père n’est pas très loin d’ici en donnant une direction de la main. Toutes les deux semblent d’accord pour prendre du temps, réfléchir au fait de se revoir et elles échangent avec empressement leurs coordonnées. Le petit garçon crie, Lucette indique qu’elle doit rentrer. Béatrice comprend, mais elle a encore tellement de questions en suspens. Un autre jour sans doute !

  –  Peut-on s’embrasser avant de se quitter ? demande Lucette d’une voix imperceptible

  –  Merci, lui répond Béatrice en la serrant dans ses bras.

Béatrice rentre à POLIGNAC partagée par un sentiment de pardon, de tristesse pour cette femme qui semble avoir agi sous la contrainte. Le jardin secret n’est pas encore dévoilé et il faudra sans doute du temps pour que le puzzle de sa vie soit entièrement constitué. Elle ne sait rien de son père, de ses grands-parents et elle s’inquiète toujours de savoir si le mari est au courant de son existence. A-t-il su qu’elles se sont vues ?  Béatrice est convaincue qu’il lui faudra du temps avant qu’elle reprenne contact, mais elle est prête à répondre à un appel, à un signe si sa mère souhaite faire le premier pas. Le fera-t-elle ?

Les années suivantes

Le destin en décidera autrement. Rien ne se déroulera comme Béatrice l’aurait souhaité et imaginé. Alain ne va pas bien, quelques problèmes de santé sans gravité pense-t-il ! Il lui faut  admettre qu’il n’a plus le choix que de consulter. Il est fatigué, il n’a plus d’appétit et quand il se force à manger, il n’arrive pas à digérer. De violentes douleurs à l’abdomen le terrassent. Son médecin lui prescrit des examens et ne cache pas son inquiétude.  Les premiers résultats tombent, le pancréas ne fonctionne pas bien. L’IRM confirme un cancer. Tout s’enchaîne alors très vite, le temps est compté et le diagnostic est sans appel, il faut une opération en urgence. Béatrice passe 3 mois à son chevet. Le premier mois est très difficile, Alain est dans le coma, entre la vie et la mort, le pronostic vital est engagé. Pauline et Vincent sont tristes, ils ont peur et essaient de soutenir leur maman comme ils peuvent. Adolescent, Vincent devient l’homme de la maison. Cette situation le fait grandir et c’est grâce à eux seuls que Béatrice tient. Elle ne peut plus compter sur ses parents, elle n’est pas en très bon terme avec la maman d’Alain. Seule une de ses sœurs est présente et prend quelques fois le relais à son chevet.

Les semaines s’écoulent dans une grande morosité. L’année 2004 aura été très difficile, mais les fêtes de fin d’année approchent et Alain est sauvé. Il vivra sans pancréas, diabétique, mais il est sauvé. La vie reprend avec une longue période de flottement. Béatrice retrouve ses élèves après plusieurs mois d’absence, cela lui fait du bien, elle a besoin d’eux. Le climat à la maison est quelques fois tendu. Alain ne travaille plus à la Maison pour Tous, sa santé ne lui permet plus d’assurer son poste de directeur. Il perd ainsi tous ses repères et le lien social que lui offrait ce milieu. Chacun va essayer de retrouver sa place,  Alain est battant, il veut profiter de la vie, de nouveaux projets vont pouvoir être envisagés. C’est ainsi que, sans vraiment voir le temps passer, les années sont consacrées à quelques voyages, quelques vacances avec les enfants qui grandissent et qui s’engagent dans des études non sans contraintes.

Un été à chercher un appartement à LYON, deux ans plus tard, il faut partir sur STRASBOURG pour l’école de Pauline, Béatrice s’épuise, s’inquiète, mais elle veut rester forte pour ses parents adoptifs qui la réclament de plus en plus malgré une présence d’aidants 24 heures sur 24. Son père a totalement sombré dans la maladie d’Alzheimer, il fait ressentir le besoin d’avoir sa fille à ses côtés, mais il ne sait plus qui elle est. Une pièce lui a été aménagée dans son appartement, c’était sa bibliothèque, son lit y est installé. Tous ses livres sont là ! Il y est bien ! Cela l’apaise ! Béatrice aurait tellement aimé lui expliquer ce qu’elle ressent car il l’aurait comprise, elle en est certaine. Lorsqu’en 2003, elle est rentrée de Touraine, elle a souhaité informer son père de sa rencontre avec sa mère biologique. Il commençait  à perdre un peu la tête, mais il a pleuré et l’a serrée dans ses bras. Plus jamais, le sujet n’a été évoqué, mais il avait compris.

Durant toutes ces dernières années, Béatrice a attendu, elle a espéré, mais aucun appel, aucun signe. Elle a souvent imaginé que le mari lui avait interdit tout contact et elle lui en a voulu. Elle n’a pas eu la force de renouer avec cette femme, encore une étrangère pour elle, et pourtant sa détresse est toujours présente. Le manque de reflet génétique s’accentue. Elle pensait que cela passerait, mais non, le malaise est toujours là. Le puzzle de sa vie n’est pas terminé, elle le sait. Alain le ressent, ils en parlent un peu, mais elle n’arrive pas à se décider. Il va reprendre les choses en main, car, plus que tout, il souhaite se remettre sur le chemin de 2003 et considère que trop de temps a été perdu, il faut maintenant faire vite.

Décembre 2015

  –  Béatrice, je t’aime et je me suis accroché à la vie grâce à ta force et ton soutien. Il faut maintenant que tu penses à toi ! Nous devons aller ensemble jusqu’au bout de la vérité, de ta vérité. Je vais essayer d’appeler. Ça a marché une fois, il faut essayer, lui affirme Alain avec force.

Cette fois-ci,  Béatrice entend la sonnerie retentir  et elle veut être là pour entendre la voix de sa mère.

À l’autre bout du fil, on décroche :

  –  Bonjour !

Alain et Béatrice ont reconnu la voix.

  –  Je suis Alain, le mari de votre fille. Elle pense toujours à vous et souhaite vous parler.

Le téléphone est raccroché brutalement. Plus rien, seulement une sonnerie qui retentit inlassablement jusqu’au moment où Alain interrompt la communication. Tous les deux sont anéantis. Ils ne comprennent pas ce qui s’est passé depuis ce mois de mai 2003. Béatrice est blessée, elle a le sentiment de vivre un deuxième abandon mais celui-ci, elle ne l’accepte pas. Une colère monte. À plusieurs reprises, les jours suivants, elle tentera elle-même d’appeler, plus personne ne décroche.

Janvier 2016

Béatrice prend la décision d’envoyer un courrier. Elle sait que la démarche est risquée. Combien de nuits passera-t-elle à envisager tous les scénarii possibles, le mari qui ouvre le courrier et le détruit sans que sa femme en prenne connaissance, il ouvre le courrier et le remet à sa femme avec tout ce qui peut se passer entre eux, ou la meilleure des situations que ce courrier arrive directement dans les mains de Lucette. Ce courrier, Béatrice va l’écrire, le réécrire, le détruire et le refaire pour enfin exprimer avec grande sincérité sa démarche, ses attentes et sa bienveillance. Elle rappelle qu’elle existe et qu’elle a juste besoin de savoir, elle n’attend rien de plus et ne veut surtout pas s’immiscer dans une famille qui ne l’attend pas. Elle promet que quand elle aura la réponse à toutes ses questions, elle s’effacera sans rien demander de plus. Elle précise enfin qu’elle et son mari seront dans la région pour la Saint Valentin et qu’ils essaieront une nouvelle fois de la rencontrer.

La lettre est postée le samedi 16 janvier 2016. Béatrice en a gardé une copie dans son dossier et il lui faut maintenant attendre, en espérant une réponse avant le départ. L’attente est longue, très longue, tous les jours à attendre un appel, un courrier, mais en vain.

La décision est prise, il faut partir, y retourner et placer ce dernier voyage en Touraine sous le signe d’un petit voyage en amoureux avec une réservation de dernière minute faite à la Villa Bellagio à AMBOISE pour la Saint Valentin. Quelle chance que ce ne soit pas complet pour Alain qui organise une nouvelle fois ce séjour ! 

13 Février 2016

La route se fait sous un soleil resplendissant. Béatrice a pris tout son dossier avec elle, le certificat d’abandon, le courrier du prêtre, le courrier qu’elle a adressé resté sans réponse, les coordonnées de Lucette, son téléphone, son adresse exacte, l’adresse et le nom de la famille d’origine. Ils iront jusqu’au bout.

En début d’après-midi, tous les deux s’installent dans un studio de la Villa. Quel beau domaine ! L’accueil y est très chaleureux ; ils découvrent une grande salle de restaurant, un bar, une grande terrasse exposée plein sud où quelques couples profitent du soleil généreux. Même si l’atmosphère semble détendue, Alain sait que Béatrice est à cran, partagée entre sa volonté de tout mettre en œuvre pour savoir et une effroyable peur d’un retour définitif sans réponse. Elle a bien sûr pensé à l’ultime solution d’engager un détective, mais pourrait-elle aller jusque- là si vraiment sa mère ne veut plus entendre parler d’elle ? 

Ils vont maintenant commencer à mettre leur plan en action. En numéro caché, ils vont tenter un appel dans l’après-midi espérant que Lucette soit seule chez elle. Il est 16h00, le téléphone sonne, un message indique qu’il faut laisser ses coordonnées pour être recontacté. Ce message les surprend car il donne le sentiment que les appels sont filtrés. Tous les deux décident d’aller sillonner les routes de campagne en essayant de repérer la ferme et surveiller les allées et venues. La photo satellite leur avait bien fait apparaître que cette ferme était en bout de route. Cela complique les choses pour ne pas se faire repérer, mais Alain sait être prudent. Ils aimeraient tellement avoir la chance de la voir, elle seule, sans risquer de se faire repérer par le mari. Mais rien ne bouge dans cette ferme sauf ce chien, un Beauceron qui ne semble pas très accueillant. 

La soirée dans le studio est morose, quelque peu angoissante. Un dernier appel est tenté et cette fois-ci Béatrice laisse un message.

  –  Bonjour, c’est Béatrice, ou plutôt pour vous, Sylvie ! Je suis à AMBOISE avec mon mari. J’espère que vous avez reçu mon courrier. Je souhaite vous rencontrer. Rappelez-moi au plus vite, car nous repartons dans deux jours ; je veux absolument vous voir, vous comprenez, j’en ai besoin, implore-t-elle !

Elle m’a embrassée en 2003, nous avons envisagé de nous revoir, elle ne peut pas ne pas réagir ! pense-t-elle se rappelant ce moment si intense.

14 Février 2016

Au petit matin, force est de constater que les événements ne se déroulent pas vraiment de la manière la plus facile. Il va falloir passer à l’étape plus compliquée en forçant la rencontre.

C’est en fin de matinée, qu’Alain, les mains crispées sur le volant, quitte le centre bourg de GENILLE pour s’engager sur la route qui mène à la ferme de Lucette. À l’orée d’un bois, en face d’eux, un énorme tracteur roule sur le milieu de la route.

Alain s’arrête et ouvre sa fenêtre ! L’agriculteur descend de son tracteur et vient jusqu’à lui. Le cœur d’Alain lui résonne dans  le torse, Béatrice est liquéfiée, ils redoutent d’avoir en face d’eux le mari qui les effraie tant.

  –  Bonjour monsieur, nous cherchons la ferme de Lucette BIGOT demande-t-il poliment.

  –  Vous n’avez rien à faire ici ! Je vous interdis d’aller plus loin ! Dégagez ! Sinon c’est moi qui vais vous faire voir dans quelle direction aller ! répond l’homme d’une agressivité déconcertante.

  –  Vous savez à qui vous vous adressez monsieur pour nous parler ainsi ?

  –  Je ne veux pas le savoir ! Dégagez ! Fouteur de merde ! crie-t-il rouge d’agressivité.

Alain veut insister, mais Béatrice le supplie :

  –  C’en est trop, on s’en va Alain, fais vite demi-tour !  C’est un monstre cet homme ! 

Le retour à la Villa se fait dans une douleur extrême pour Béatrice et une énorme colère pour Alain. Ont-ils été maladroits ?  Fallait-il faire différemment ? 

Quel horrible échec ! Tous les deux s’attendaient à vivre une situation tendue, à ce que cela ne se passe pas forcément du mieux qu’ils aient pu imaginer, mais subir une telle violence de la part de cet homme, cela jamais. Une certitude pour eux, il a dû prendre le message et savait donc qui, ils étaient.

En fin de soirée, tous les deux se demandent ce qu’ils font dans cette Villa où tout le monde est là pour fêter la St Valentin. Ils ont réservé une table au restaurant. Béatrice est en larmes depuis cet évènement de fin de matinée. Alain en a l’estomac tout retourné, mais  il lui reste une carte à jouer et elle va se jouer le lendemain. Cette ambiance en amoureux va leur faire du bien. 

Faire bonne mine quand on n’en a pas vraiment envie, c’est difficile et s’il y a bien une chose que Béatrice n’aime pas, c’est faire semblant. Tous ces couples enjoués autour d’elle lui donnent la nausée. Elle ne touche presque pas à son repas. Vite, rentrons dans ce studio ! S’il n’en tenait qu’à elle, les valises seraient bouclées ce soir et demain matin, elle rentrerait chez elle à POLIGNAC pour oublier, tout oublier et ne plus jamais entendre parler de cette famille BIGOT qu’elle déteste. Elle est là à chercher je ne sais quoi alors que son père et sa mère ont tellement besoin de sa présence là-bas en Haute-Loire. Mais pourquoi avoir cru à l’impossible ? 

Dernière nuit, les yeux rivés au plafond dans le noir, elle ne voit pas d’autre issue que l’abandon de sa démarche. Alain  réfléchit, cela ne peut pas se terminer sur un tel échec. Il a programmé le tout pour le tout. Le lendemain matin, il prendra la direction du village d’enfance de Lucette, elle avait une sœur, il doit bien rester de la famille, des gens qui les connaissent. 

15 février 2016

Il aura fallu du temps pour qu’elle se laisse convaincre, mais il a réussi. 

  –  Tu n’auras plus rien à regretter, il faut essayer ! 

La ferme des grands-parents, ils le savent, se situait dans un hameau à quelques kilomètres du centre bourg de la commune. Carte en main, les voilà à l’entrée d’un lieu-dit à proximité de ce hameau.

Un monsieur âgé, casquette sur la tête, est sur le bord de la route. Il doit  habiter ici.

  –  Bonjour monsieur, nous cherchons le village où a vécu la famille DOUARD ! Il y avait deux filles, Lucette et sa sœur ! questionne Alain prudemment.

  –  Ah oui, mais vous savez, elles sont fâchées. Cela fait longtemps qu’elles ne se parlent plus, il y en a eu des histoires dans cette famille. Leurs parents habitaient dans le village à 1 km d’ici ! vous les connaissiez ? 

  –  C’est de la famille éloignée, on revient voir la région. Mais sa sœur à Lucette, elle est toujours en vie ? demande Alain essayant d’entrer un peu plus dans ses investigations.

  –  Oui, c’est Rolande, elle habite sur le coteau en face, une maison avec des volets rouges.

  –  Ah bien, merci, vous êtes vraiment brave. On va passer la voir, ça devrait lui faire plaisir. On vous souhaite une bonne journée, monsieur, et merci pour votre accueil ! 

Une énorme crise d’angoisse secoue Béatrice, cela lui donne l’impression de ne plus pouvoir respirer. Alain est sûr de lui, il a le sentiment qu’il arrive au but. Mais quand même, incroyable ce petit monsieur qui raconte tout cela sans se méfier ! Les gens sont bien inconscients dans les campagnes ! 

La voiture s’engage sur la route indiquée et une maison aux volets rouges apparaît. Une femme est à sa porte avec du courrier dans les mains, sans doute vient-elle d’aller le chercher à sa boîte aux lettres.

Béatrice s’enfonce dans son siège. Si elle pouvait disparaître, elle le ferait.

Alain sort de sa voiture et s’approche du portail fermé : 

  –  Bonjour madame, excusez-moi de vous déranger ! vous êtes Rolande, la sœur de Lucette DOUARD !

  –  Oui, c’est moi ! réplique-t-elle surprise qu’un inconnu l’appelle par son nom de jeune fille.

Alain prend soudain conscience que cette action, ce geste démesuré de venir toquer à cette porte va peut-être faire basculer la vie de Béatrice !

  –  Voilà, je suis Alain, j’ai dans la voiture Béatrice la fille de votre sœur Lucette, est-ce que vous acceptez de la voir ?

Rolande pâlit ! Elle avait entendu dire quelque chose, mais ça n’a jamais été sur. 

  –  Oui, dites-lui d’entrer ! répond-elle fébrilement

Béatrice et Alain  entrent, anéantis de se retrouver accueillis dans cette maison. Rolande leur demande un instant pour téléphoner. Elle a  besoin immédiatement de prévenir son fils Jean-Pierre. Il entend cette voix brisée  :

  –  Tu es où ? Viens vite, il se passe quelque chose ! 

Jean-Pierre ne retient que les  sanglots de sa mère. ll est chez un collègue agriculteur avec qui il a du matériel en commun. Tous les deux parlent de la pluie et du beau temps en cette période un peu calme. Ce sont des copains de jeunesse qui ont toujours quelque chose à se raconter devant un bon café.  Il ne comprend pas l’appel de sa mère, mais pense tout de suite à sa tante Lucette avec qui elle est fâchée. Comme dans beaucoup de famille, les héritages laissent des traces et là encore des plaies  ne se sont jamais cicatrisées. Jean-Pierre en a beaucoup souffert et il en souffre encore ! 

Il arrive dans la cour de la ferme chez sa mère et voit cette voiture bleue, une voiture immatriculée 43.

Il entre dans la maison l’air un peu farouche comme il peut faire quand il ne sait pas trop dans quelle situation il va se retrouver.

Sa mère lui montre Béatrice et lui dit :

  –  C’est Béatrice, la fille de ta tante !

Jean-Pierre croise le regard de cette cousine. Il  tombe dans ses bras  et sans comprendre ce qui se passe, elle sent cette présence et apprécie tellement ce moment si fort.

  –  Je t’attendais ! lui dit-il en la regardant droit dans les yeux. Je t’attendais et je vais te le prouver. Depuis 2003, je t’attends ! j’ai toujours cru que tu viendrais un jour ! Une force extraordinaire me faisait penser cela ! 

Heureux, histoire incroyable, tous ne savent pas par quoi commencer pour comprendre ce qui se passe. Jean-Pierre a les yeux embués par les larmes, des larmes de joie, de pur bonheur.

  –  Je vais téléphoner à Marie, ma femme qui est au travail, tu vas comprendre ! lance-t-il à sa nouvelle cousine.

Marie est en train de prendre un café avec ses collaborateurs quand elle voit le prénom de son mari apparaître sur son portable.

  –  Oui ! 

  –  Tu es seule ? Elle lui trouve une voix bizarre ! Elle n’aime pas ces appels. La dernière fois qu’il lui a posé cette question au téléphone, c’était pour lui annoncer une mauvaise nouvelle.

  –  Attends, je sors !

  –  Tu sais, je te disais qu’un jour Sylvie serait à la maison, et bien ce n’est pas Sylvie, c’est Béatrice, elle est devant moi, chez ma mère.

  –  Quoi ? Qu’est- ce que tu racontes ?

  –  C’est incroyable ! on va aller déjeuner à la maison. Rentre tôt ce soir, elle est avec son mari, ils ne peuvent pas repartir sans que tu les voies ! Je veux que l’on passe la soirée ensemble ! 

Grâce à l’obstination d’Alain et à ce geste d’aller toquer chez cette femme inconnue, une merveilleuse rencontre a vu le jour ! Cette femme inconnue aurait pu refuser de les recevoir, mais le destin a fait qu’elle a accepté. Elle a même donné l’impression sur le pas de sa porte, qu’elle les attendait. N’est-ce pas une belle récompense ! Alain est le plus heureux des hommes, « quelle belle journée » dit-il inlassablement ! 

Jean-Pierre  leur demande à tous les deux de les suivre chez lui. Il habite dans le hameau des grands-parents, une ferme juste à côté de la maison qu’était la leur. 

Béatrice est sur un nuage ! Elle visite le village, découvre la maison de ses grands-parents sans trop vouloir s’approcher, elle a si peur ! Maintenant, cette maison  est à Lucette qui la loue en résidence principale.

  –  Mais, elle ne vient jamais ? 

  –  Si de temps en temps, mais tu sais, elle ne se montre pas beaucoup ! C’est une longue histoire, je te raconterai !

Béatrice n’est quand même pas très sereine avec ce qui s’est passé la veille.

Jean-Pierre la rassure :

  –  Ici, personne ne pourra te reprocher quoique ce soit ! Tant que je serai là, tu seras chez toi !

Lorsqu’il les fait entrer dans sa maison, Jean-Pierre invite Béatrice à le suivre dans son bureau. Il ouvre son placard et montre un petit post-it en suspens, mis là depuis 2003 « Sylvie DOUARD née le 17 juin 1959 ».

Elle n’en revient pas ! Alors qu’elle était prête à rentrer chez elle en abandonnant définitivement le fait de connaître ses origines, elle découvre aujourd’hui que quelqu’un l’attend depuis sa rencontre avec sa mère en 2003.

Il leur faudra des heures, des jours, de longs moments pour se découvrir,  pour se raconter leur propre histoire. Jean-Pierre a tellement de choses à dévoiler, sa tante était une deuxième mère pour lui ! Il l’a tant aimée ! 

Aujourd’hui, les parents adoptifs de Béatrice sont décédés. Mais elle a une famille, une nouvelle famille avec qui un lien très fort se tisse au fil du temps grâce à cette belle journée ! Merci, Alain, merci d’y avoir cru, merci d’avoir osé ! Jean-Pierre te le dit chaque fois qu’il te voit !

Deux questions n’ont cependant toujours pas de réponse :

Pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Qui est mon père ? Tu sembles être la seule à pouvoir me répondre !

 FIN