Il met la clé dans la serrure de la porte. Il entre dans la maison. Il fait sombre, tous les volets sont clos et l’électricité est coupée. Saisi par une odeur de renfermé, il essaie maintenant d’ouvrir une fenêtre qui résiste, il insiste et y arrive. Il passe de pièce en pièce puis il ressort et se dirige vers la grange. Il y pénètre sans problème. Quelques outils de jardin et le vieux vélo de sa mère attendent, immobilisés par les années sans vie. Il s’avance dans la pénombre et puis c’est le trou noir, tout s’effondre ! Il a mal à la tête, un énorme morceau de plâtre et du torchis se sont décrochés du plafond et lui sont tombés dessus. Un peu sonné, il regarde et voit une trappe en bois. Une envie irrésistible lui fait prendre l’échelle appuyée sur le mur du fond. Il monte sur les barreaux fragilisés par le temps et réussit à attraper le crochet d’ouverture. Mais il est grippé et tient bon. Les charnières ont l’air de vouloir lâcher. Ça y est, la trappe se soulève, elle est lourde, très lourde. Il se hisse et enjambe les derniers rolons de l’échelle pour se retrouver au milieu d’un grenier bien austère. Un vasistas laisse passer une lueur qui lui permet de percevoir des objets, la machine à coudre Singer de sa mère, un vieux lit en fer, des cartons, tout cela recouvert de poussière. Des excréments d’oiseaux ou peut-être de chauves-souris témoignent d’un lieu paradisiaque pour ces animaux. D’ailleurs, il dérange un volatile qui lui frôle la tête. Son regard se pose sur une valise, une belle valise en métal argenté, cachée par des toiles d’araignées. Il veut la prendre pour la descendre, mais elle est lourde, très lourde. Il la tire en la faisant glisser sur le sol. Au niveau de la trappe, il ne voit plus son échelle, elle a disparu. Bloqué dans ce grenier, il se tourne, se retourne et se réveille en sueur assis dans son lit prêt à sauter dans le vide !

Pascal prend conscience qu’il sort encore d’un mauvais rêve. Il va passer une horrible nuit comme cela arrive si souvent depuis plusieurs mois. Il se lève pour boire un verre d’eau et fumer une cigarette. Ses rêves se montrent quelquefois compliqués et déstabilisants, mais jamais à ce point. Pascal retourne se coucher embrumé et fatigué, il n’est pas convaincu de pouvoir se rendormir.

– Vraiment, si cela continue, je vais consulter une hypnotiseuse, une sophrologue ou je ne sais qui, se dit-il quand même un peu inquiet.

À cinq heures, il quitte la chambre en se massant la nuque raidit par l’insomnie et l’agitation. Il se dirige vers son ordinateur une idée en tête. Google s’ouvre et il tape : « rêver d’un plafond qui vous tombe sur la tête ». C’est bien la première fois qu’il lance une telle recherche, mais pourquoi pas ! Plusieurs réponses arrivent sur son écran, il s’arrête sur celle-ci : « On dit que rêver de plafond peut annoncer un héritage, mais quand il tombe sur vous cela peut être le signe d’une situation compliquée à gérer. Rêver d’un plafond peut être un présage de crise nerveuse, de pression psychologique ».

Pascal se reproche de s’être lancé dans une telle recherche. C’est un peu comme celui qui ouvre un dictionnaire médical, il le referme sans doute beaucoup plus malade qu’il ne l’est. Il ne peut s’empêcher de continuer, cette valise l’intrigue sérieusement. « Rêver d’une valise peut révéler que vous vous organisez dans votre tête et dans vos sentiments ».

– Et bien, ce serait vraiment la plus belle chose qui puisse m’arriver en ce moment, se dit-il à haute voix en souriant, un peu plus détendu.
Il poursuit sa lecture : « les valises en rêve signifient un départ, un changement dans l’environnement, dans la vision de la vie, et plus la valise est lourde, plus cela symbolise le désir de la réalisation de ce que vous souhaitez pour l’avenir ».

Impressionné par ce qu’il vient de lire, il décide de se faire couler un café et réfléchir à sa vie, aux bouleversements qu’il va bientôt devoir aborder puisque l’heure de la retraite va prochainement sonner. Tout son passé lui revient alors en mémoire. Il se voit gamin dans la campagne bretonne. Ses parents habitaient une maison à Nivillac achetée à une grande tante. Son père travaillait dans la restauration de bateaux au Barrage d’Arzal, sa mère, femme de ménage, gardait également des enfants, elle les aimait tellement. Une belle surface de terrain attenante à la bâtisse leur permettait de cultiver un magnifique jardin, d’élever quelques animaux, des poules, des lapins et même quelques chèvres. Ils adoraient cette petite activité supplémentaire et vendre des fromages, des œufs aux habitants des hameaux voisins arrondissaient les fins de mois quelques fois difficiles.

– Mon père aurait tellement aimé être fermier, se rappelle-t-il.
Pour autant, ils étaient heureux ainsi se contentant toujours du minimum. Sur le budget mensuel, on ne voyait pas de forfaits de téléphone, des consommations d’électricité importantes, des dépenses de voyages, de vacances, un crédit voiture. Tout cela ce n’était pas pour eux. Ils achetaient quand ils pouvaient et seulement ce dont ils avaient besoin.

Fils unique, Pascal a grandi dans un cocon familial qui lui a appris les incontestables valeurs de la vie comme le travail, le courage, la dignité, le respect. Très vite, il a démontré qu’il était un brillant élève, voué à une carrière professionnelle fort prometteuse. Même s’il n’a jamais vraiment su leur dire, ils remercient de nouveau aujourd’hui ses parents. Ils ont accepté de se saigner aux quatre veines et lui permettre d’accéder aux grandes écoles. Tristes, malgré tout très fiers, ils ont assisté au départ de leur fiston vers Rennes puis la région parisienne avec son diplôme d’ingénieur en agronomie. Ensuite, les années sont passées, vite, trop vite. Pascal a rencontré une jeune fille qui détestait la campagne et la Bretagne. Il devait la supplier pour prendre la route de Nivillac.

– Il va encore pleuvoir tout le week-end, répondait-elle à chaque proposition de Pascal.

La plupart du temps, il venait donc seul en trouvant toujours une excuse un peu tirée par les cheveux. Même les enfants n’arrivaient pas à se libérer, prétextant une activité ou une invitation chez un copain pour ne pas l’accompagner.

– Mais, pense-t-il, mon père devait être soulagé quand il me voyait descendre de la voiture sans Claudine. Il ne l’aimait pas et se sentait très mal à l’aise avec elle.
– Elle n’est vraiment pas de ton milieu, m’a-t-il dit une fois peiné. C’est une Parisienne qui n’a rien en commun avec les Bretons.
– Il a toujours douté de la pérennité de notre couple. Force est de constater aujourd’hui qu’il avait raison.

Pascal et sa femme ont partagé plus de vingt-cinq années. Très indépendants, emportés, on peut même dire embarqués par une carrière professionnelle, ils ont laissé peu de place à un véritable esprit de famille. Le travail restait la priorité pour eux, toujours le travail et ne manquer de rien. Leur grande maison à proximité du Bois de Vincennes en était le témoin avec des équipements à la pointe, maison connectée, aspirateur et tondeuse robot sans évoquer tout ce dont ils auraient peut-être pu se passer. Dommage qu’ils n’aient pas profité du temps libéré par les robots pour se poser et se retrouver. Mais non, tous les deux restaient les yeux rivés sur leur téléphone, aux aguets d’une publication sur Facebook, sur Instagram, un mail professionnel.

Leurs deux enfants actuellement à l’autre bout du monde ont pris le même chemin. Matthieu doit rentrer prochainement d’un voyage d’études en Australie et sa sœur infirmière a voulu se lancer un nouveau challenge et s’engager pour une année dans une mission humanitaire au Bénin.

Le jour se lève. On est le 16 mars 2020 et le Président Macron va sans doute annoncer ce soir le confinement pour enrayer cette crise sanitaire du Coronavirus qui, arrivée de Chine, frappe maintenant la France et d’autres pays européens. Quelle catastrophe pour la planète entière ! La vie ne va pas être aisée pendant plusieurs semaines si ce n’est plusieurs mois. Pascal pense à ses enfants, en l’occurrence à son fils qui devait rentrer et qui risque d’être bloqué un certain temps sans pouvoir remettre les pieds sur le territoire Français. Il est seul dans sa maison et cette solitude lui pèse depuis plus d’un an maintenant que Claudine l’a quitté.

En début d’année, il avait projeté quelques jours de congés en Bretagne courant mars. Il n’a pas prévu un tel contexte, mais se refuse d’annuler.

La maison de ses parents est fermée depuis maintenant deux ans et il n’a pas encore eu le courage de s’en séparer. Son père est décédé le 10 mai 2016, il avait quatre-vingt-sept ans. Sa mère a perdu comme elle disait « sa moitié » et l’existence n’avait plus de sens pour elle. Elle passait des heures à attendre que le temps s’écoule. Quelques voisins ou camarades venaient lui rendre visite, mais leurs visites la fatiguaient. Heureusement, Brigitte, une femme de confiance, aide à domicile, lui tenait souvent compagnie.

C’était la fille d’une amie d’enfance, elle pouvait tout lui dire et surtout tout lui demander. Pascal essayait d’appeler sa mère régulièrement au téléphone, entre deux rendez-vous, lors d’un déplacement, mais il avait l’impression que cela l’ennuyait. Il lui parlait de son travail, de ses recherches. Elle ne comprenait pas toujours ce qu’il lui disait. Elle ne s’expliquait pas qu’il soit toujours pressé, jamais au même endroit, un jour à Paris, la semaine d’après en Bourgogne ou dans les Hauts de France, mais pas en Bretagne.

Le 3 février 2017, il reçoit un appel téléphonique de Brigitte.

– Bonjour Pascal, je suis désolée de te déranger, mais ta maman te demande. Elle veut que tu viennes la voir assez vite. Elle a besoin de te parler, lui dit-elle d’une voix bien triste.
– Tu sais pourquoi, Brigitte, elle est malade ? interroge-t-il soucieux.
– Non elle n’est pas malade mais viens sans trop tarder, c’est important.
– Tu m’inquiètes vraiment, mais je vais me débrouiller. On est mardi, je vais essayer de prendre la route vendredi, pour une fois, le week-end s’annonce calme.

Dès son arrivée, il comprit que sa mère n’allait pas bien.

– Je ne veux plus rester ici. C’est trop difficile pour moi, je m’ennuie tellement. Je vais partir en maison de retraite. De toute façon, je n’ai pas bien des années à vivre, au moins tu n’auras plus ce souci de me savoir là toute seule ! murmura-t-elle à son fils dès qu’il s’installa à côté d’elle pour lui demander ce qui se passait.

Il la regarda d’un œil surpris, et pris conscience qu’elle n’était plus sa maman d’avant. Elle semblait diminuée, assise dans son fauteuil, les mains amaigries sur les genoux.

– Peut-être que tu t’ennuies parce que c’est l’hiver, les jours sont courts, c’est une période triste. Le printemps arrive, ça ira mieux, tu ne crois pas ? Tu seras bien dans ton jardin et puis tu as Brigitte qui est toujours là ! essaie-t-il de lui répondre pensant qu’elle avait sans doute raison d’envisager cette solution pour ne plus être seule.
– Non, pour moi c’est décidé, je suis prête. On va faire une demande à La Roche Bernard. Il y a peut-être une place de libre.

Elle a quitté la maison deux mois plus tard. Lors d’un appel téléphonique, la directrice de l’EHPAD a informé Pascal qu’une chambre s’était libérée et que sa maman pouvait entrer quinze jours après. Elle y a vécu à peine une année.

Depuis il ne s’est pas intéressé à cette maison, toujours pris dans le tourbillon infernal de la vie. Aidé de Brigitte, il a fait un minimum de tri et évacué ce qui ne pouvait pas être laissé en l’état, mais l’essentiel de ce qui appartenait à ses parents est resté. Il a fermé les volets, coupé l’eau et l’électricité une semaine après les obsèques de sa mère. Ses visites se sont ensuite limitées à deux ou trois l’an se promettant à chaque fois de réfléchir au devenir de cette bâtisse. Heureusement, un entrepreneur en chèques emplois-service pour des prestations d’espaces verts, assurait régulièrement l’entretien des extérieurs.

Pascal se trouve bien nostalgique ce matin et s’oblige à se presser pour ne pas arriver trop tard à Nivillac. Il est 6h30. Il avait prévu partir au plus tard vers 7h pour être sur place avant l’heure du déjeuner. La journée s’annonce lumineuse, enfin une belle journée après tous ces mois de pluie. Avec un peu de chance, si le temps reste stable, il pourra aller faire un tour sur la plage de la Mine d’Or à Pénestin. Il a donné rendez-vous le lendemain matin à une agence immobilière pour faire estimer la maison. Ce sera au moins une première étape en attendant l’avis de ses enfants. Mais, c’est certain, cette maison n’est pas dans leurs préoccupations premières et Pascal pourra bien prendre seul sa décision.

Sans oublier son PC portable, il a rassemblé hier soir un minimum d’affaires dans son sac de voyage.

– Peut-être que demain sera le dernier jour avant plusieurs semaines d’interdiction de circuler se soucie-t-il.

Cette visite est risquée, mais il ne veut pas faire marche arrière. Il prend la route avec l’Audi Q5 qu’il vient de s’offrir. Ses amis et le concessionnaire l’ont convaincu, quand on arrive à la soixantaine un SUV apporte plus de confort. Il aime bien cette voiture, dommage qu’il y soit seul. Son divorce lui pèse toujours autant, il se demande vraiment s’il pourra passer ses vieux jours sans compagne. Un sourire aux lèvres, il s’imagine à s’inscrire sur Meetic, ce que lui a suggéré avec insistance son copain Luc le week-end dernier.

Heureusement, la radio l’accompagne même si les informations reviennent en boucle sur le sujet du Coronavirus. Il est tout juste onze heures, Pascal quitte la voie rapide Nantes/Vannes pour les ultimes kilomètres qui vont l’amener à Nivillac. Quelle évolution en quarante ans ! Quand il est parti, deux mille cinq cents habitants devaient vivre ici. De nos jours, la population a doublé. C’est une région du département qui s’est bien développée, la mer est à proximité et il reste impressionné de voir ce qu’est devenue l’activité du Barrage d’Arzal sur la Vilaine. D’ailleurs, aujourd’hui encore, il se fait plaisir en y passant avant de s’engager sur la route de la maison familiale.

– Ces volets bleus vont vraiment avoir besoin d’un coup de peinture, remarque-t-il en entrant dans la cour. Le portail gris est ouvert, la pelouse vient d’être tondue, monsieur JEAN doit être là.

A peine descendu de la voiture, il respire la bonne odeur d’herbe fraîche. Quelques arbustes comme les mimosas en fleurs illuminent cette belle pierre de Bretagne, le parterre de tulipes se fait également repérer. Il revoit sa mère courbée sur ses massifs et se souvient, enfant, des nombreux bouquets qui égayaient la maison à toutes saisons.

M. JEAN le rejoint, content d’offrir un lieu propre au propriétaire.

– Bonjour ! Alors vous venez faire un petit tour au pays, comment ça va ? demande-t-il en s’avançant pour serrer la main à Pascal. Ah ! Excusez-moi, oui c’est vrai, on n’est pas habitué à tout cela ! C’est un réflexe qu’il faut perdre de se dire bonjour en se touchant. Ça fait drôle !
– Je crois que l’on va en avoir pour un certain temps ! Vous avez fait un bon travail, c’est impeccable. Heureusement que j’ai quelqu’un comme vous pour entretenir toute cette surface !
– Il n’y a pas de souci, mais à chaque fois cela me fait mal au cœur de voir cette bâtisse fermée, répond M. JEAN, essayant d’engager la conversation sur le devenir de la maison.
– Je sais bien ! Merci encore, je vais remettre le chauffage et l’électricité sans tarder pour que la température soit suffisante d’ici ce soir ! Bonne journée ! coupe court Pascal, n’ayant aucune envie d’évoquer le sujet.

En ouvrant la porte, son cauchemar lui revient encore. Tout de suite, il va au compteur électrique et teste la lumière qui fonctionne. Il n’a pas d’inquiétude pour la chaudière à fioul située dans la dépendance à côté de la maison, il suffit là encore de tourner le bouton, elle a été contrôlée en septembre dernier et la citerne remplie. Reste enfin la remise en eau et tout sera parfait pour passer une bonne journée et une excellente soirée.

Heureusement, il ne fait pas très froid dehors, la température intérieure va monter assez vite. Les pièces sentent un peu l’humidité, quelques traces de moisi font prendre conscience à Pascal que cette belle demeure va finir par se dégrader en étant toujours fermée en l’occurrence l’hiver. En pensant cela, il admet que même l’été il ne vient pas suffisamment, c’est sans doute dommage.

La journée va se passer avec un bon feu de bois dans l’insert, c’est bien agréable, rien de tel pour redonner vie à une maison. Il a eu un peu de mal à démarrer, mais maintenant les flammes lèchent la vitre avec vivacité. Il se souvient de son père qui disait toujours « on voit l’intelligence de quelqu’un en allumant un feu ». Le pauvre aurait été déçu !

Il s’assoit quelques instants dans un fauteuil au tissu fripé devant la cheminée et il caresse de la main celui de sa mère. Il se remémore leur dernière conversation avant son départ. C’est la première fois que cela lui arrive, il s’imprègne de cette atmosphère d’avant, de ce qu’il a vécu ici, mais aussi de ce qu’il n’a pas connu. Il ressent une ambiance déconcertante, ferme les yeux et se demande s’il a bien fait de contacter une agence immobilière pour faire estimer cette demeure et la mettre en vente.

– Pourquoi ce sentiment de se tromper aujourd’hui ?

Pascal se ressaisit, appuie sur le bouton de la petite télévision dont ses parents se satisfaisaient. À plusieurs reprises, il avait essayé de les inciter à acheter un grand écran, mais qu’à cela ne tienne, pour faire quoi, lui répondaient-ils en haussant les épaules. Il s’assure qu’elle fonctionne pour les informations du soir et l’allocution de Macron. Et puis, sans attendre, il prend sa grosse veste coupe-vent laissée ici, accrochée au porte-manteau. Avec un peu de chance, il pourra déjeuner dans une crêperie de La Roche Bernard, cette petite cité de caractère bien connue des touristes.

Rassasié par une copieuse galette complète accompagnée d’une bolée de cidre, il décide en début d’après-midi de prendre la route de Pénestin. La Mine d’Or est un site remarquable qu’il se surprend à redécouvrir. Il se souvient avoir vu sur Facebook la photo d’un énorme morceau de la falaise sur le sable.

– La nature reprend ses droits là encore ! s’inquiète-t-il. Un virus semble vouloir décimer des vies, la mer montre qu’elle peut s’imposer elle aussi !
Face à tout cela, Pascal apprécie le calme, le bruit des vagues qui viennent glisser à ses pieds, le cri des mouettes rieuses. Il reste un bon moment à marcher seul et à se reposer assis sur un banc en haut de la falaise qui prend la teinte du métal précieux au soleil couchant. Saisi par un air plus frais, il s’oblige à quitter ce lieu délectable oublié.
– Le feu risque d’être éteint, je vais passer au supermarché acheter quelques provisions avant de rentrer ! se rappelle-t-il en pressant le pas pour rejoindre sa voiture.

De retour, il allume toutes les lumières pour donner un peu de gaîté, la flambée reprend vie avec la bûche que Pascal ajoute dans l’âtre. Après avoir consulté ses mails, il se dit qu’une bonne bouteille pourrait agrémenter son plateau-repas. Avant la nuit, il se dirige vers la cave de son père dont il se souvient bien, il sait qu’il va y trouver son bonheur.

En ouvrant la grosse porte en bois de la grange attenante à la maison, sa main se met à trembler. Elle grince et d’instinct en faisant les premiers pas, il lève les yeux au plafond. Rassénéré de voir un plafond en parfait état, il entre dans le cellier du fond. L’escalier sur la droite dans la pénombre lui donne accès à la cave. Il s’oblige à faire attention pour ne pas rater une marche. À tâtons il trouve enfin l’interrupteur. Une bouteille de Côte du Rhône en main, il remonte et entrevoit une échelle, l’échelle de ses rêves pense-t-il surpris !

Il avance et ne peut que constater la présence d’une trappe en bois au-dessus de cette échelle. Il ne se souvient plus de cet accès et être déjà être allé là-haut ! Mais alors ce cauchemar ? Il fait trop sombre, il ne va pas pouvoir monter sans lumière et pourtant il y est plus décidé que jamais. Équipé d’une lampe électrique récupérée dans la maison, il grimpe et soulève le grand panneau de bois sans aucune difficulté. Le corps dépassant de moitié au-dessus du plancher, il observe ce vaste grenier comme dans son rêve et puis il la voit. La valise en métal argenté semble le regarder et l’attendre. Il n’en croit pas ses yeux, se dit qu’il ne va pas pouvoir la descendre seul. Il pense également à son échelle disparue :

– Je suis vraiment en train de devenir fou ! dit-il tout haut.

Il termine sa montée et se dirige vers la malle qu’il prend instinctivement comme si elle pesait plusieurs kilos. Quelle surprise pour lui, elle est légère ! Il revient rapidement vers la trappe, descend et sort avec empressement la valise à la main.

Il est déjà 19h55, Macron va bientôt parler à la télévision, il ne veut pas rater cela. Il dépoussière sa trouvaille, la pose sur la table de la cuisine protégée par la dernière toile cirée fleurie de sa mère, et se rend compte qu’elle est fermée à clé.

– C’est curieux, je n’ai jamais vu cette valise à la maison !

À 20 h, l’ultimatum tombe, demain à midi, Pascal devra être rentré à Paris. La France va démarrer une période de confinement de quinze jours. Le Président Macron évoque à plusieurs reprises une guerre. Les sorties seront autorisées par le Gouvernement, en présence d’une attestation justifiant de situations contraintes définies. Pascal trouve l’allocution violente et mesure les conséquences dramatiques sur son travail, sur la nouvelle vie des Français, l’activité économique globale du pays et du monde. Malgré la situation, il choisit de profiter de la soirée, son repas avec le bon verre de Côte du Rhône ne sera pas de trop pour adoucir les prochains jours qui s’annoncent plus anxiogènes que prévu.

– Je dois absolument ouvrir cette valise avant de repartir, se rappelle-t-il.

Il n’est pas encore très tard, il décide de téléphoner à Brigitte qui connaît la maison par cœur et qui au-delà de cela, était la grande confidente de la famille.

– Allo Brigitte bonsoir ! je suis vraiment désolé de te déranger à cette heure-ci, c’est Pascal. Je t’avais prévenu que je viendrais, je suis arrivé juste avant midi !
– Ah ! Pascal, cela me fait plaisir de t’entendre, lui répond-elle enjouée. D’ailleurs, je m’étonnais de ne pas avoir eu de coup de fil, mais avec ce qui se passe en ce moment, j’ai pensé que tu étais resté sur Paris.
– J’ai pris le risque de venir, mais ça va être court puisque demain midi, il faut que je sois rentré. Je ne vais pas te déranger longtemps, je voulais juste savoir si tu pouvais m’aider. En allant chercher une bouteille à la cave, j’ai eu la curiosité de monter dans ce grenier au-dessus de la grange. Il n’y a plus grand-chose, mais je suis tombée sur une valise, je l’ai descendue et j’aimerai bien l’ouvrir. Tu étais au courant qu’il y avait une valise là-haut ? demande-t-il impatient de sa réponse.
– Oui et j’imagine que tu veux la clé maintenant ?

Sans attendre, enfin libérée de livrer son secret, elle lui dit :
– Tu la trouveras, dans le tiroir du buffet de la salle à manger avec une étiquette qui porte ton nom. Elle t’était destinée.

Surpris, Pascal la remercie et prend congé précipitamment avec l’envie de plus en plus pressante de satisfaire sa curiosité. Juste après avoir raccroché, il se dirige vers le meuble indiqué, ouvre le tiroir qui grince un peu et reconnaît l’écriture sur le petit morceau de papier « clé valise grenier – Pascal ». Commence alors pour lui, une longue soirée pleine d’émotion. Après avoir donné le tour de clé indispensable, les yeux émerveillés, il replonge dans ses jeunes années en découvrant tout ce que sa mère a conservé, rangé précieusement pour qu’un jour son fils puisse se souvenir de ce qu’il a été.

Son lance-pierre fabriqué par son père lui rappelle tous ces pauvres piafs qu’il faisait fuir du cerisier. Avec cette paire de baguettes et les quelques partitions marquées par le temps, il se revoit assis devant sa batterie. Il adorait tellement la musique et puis tous ces concerts avec la fanfare lui reviennent à l’esprit. De nombreux musiciens de tous âges aimaient se rassembler et partager leur talent. Les vendredis soir, Pascal et son père partaient à 20h30 pour deux heures de répétition. Sans aucun doute, la musique était un don de la nature dans la famille ! Il sourit en essayant d’enfiler ses gants de mobylette qui lui ont bien servi le jour où il s’est arrêté dans le fossé. Combien de frayeurs il a causées à ses parents malgré leurs lassantes recommandations ! Les souvenirs remontent à la surface lorsqu’il sort les vêtements, les objets un par un, tout ce qui a pu représenter pour Pascal un évènement marquant, un instant fort et symbolique de son enfance, sa jeunesse. Puis, son regard se dirige vers cette enveloppe cachetée qu’il a mise de côté « À Pascal ». Très ému, il la prend et va s’installer dans le fauteuil de sa mère devant la cheminée.

À toi mon fils,

Nous sommes le 2 avril 2017. Dans quelques jours, je vais quitter cette maison où j’ai passé toute ma vie avec ton père. Tu sais quand ta moitié n’est plus, c’est compliqué de rester dans ce que tu as toujours partagé.
Au moment où tu liras cette lettre, je ne devrais plus être de ce monde. J’ai moi-même demandé à Brigitte de la déposer juste après mon dernier souffle dans la valise de souvenirs que je t’ai constituée. Je sens que cela ne devrait plus trop tarder !
Tu le sais bien, on n’a jamais été de grands causeurs. Ton père et moi avons souvent gardé en nous des choses qu’on aurait aimé te dire, mais ce n’est pas facile de dire les choses. Et puis tu es parti sans trop te retourner. Combien de fois, on a pensé que ta nouvelle vie t’avait happé, et surtout qu’elle t’avait fait oublié tes origines. Si tu réfléchis bien, tu as quand même été heureux ici, tu avais beaucoup de copains, des copines aussi. Lorsque tu as quitté la maison on a eu l’impression de perdre notre fils et qu’on ne t’intéressait plus ! C’est dur, mais le peu de fois où tu passais nous voir, on arrivait même plus à avoir trop de choses à se dire ! On n’y comprenait rien nous, à ton travail, tes ambitions, ta belle carrière soi-disant ! Quand on te parlait de la vie d’ici, de nos douleurs, nos petits soucis de santé, le besoin de faire quelques travaux dans la maison, on avait toujours l’impression que tu avais la tête ailleurs, tu étais toujours pressé, quelqu’un à appeler au téléphone… J’espère quand même que tu auras été heureux, mais au fond de moi je n’en suis pas si sûre ! On aurait tellement aimé que tu te maries avec une fille de la région. Tu te souviens de Sylvie la clarinettiste ! Tu sais, elle joue encore dans la fanfare ! La pauvre, son mari est décédé d’un cancer ! Vous formiez un beau couple tous les deux ! Ces études en ville t’ont complètement tourné la tête et t’ont surtout détourné d’elle. Alors tu en as trouvé une autre, mais c’est dommage, on n’a jamais été les beaux-parents souhaités pour ta petite femme.
Encore une dernière chose que je voulais te dire, on aurait tellement voulu que nos deux petits enfants aiment venir passer des vacances chez papi mamie. La campagne, l’air marin ça aurait été bien mieux que les centres aérés ou le Sud, la méditerranée où il fait toujours beau disait ta femme ! C’est vrai, nous on n’avait peut-être pas assez de connaissances à leur transmettre, on n’a jamais voyagé, on n’a jamais vraiment côtoyé des gens très cultivés ! À part notre clocher de Nivillac et les alentours, on n’a pas vu grand-chose ! Mais, un papi et une mamie ça a toujours une grande richesse à transmettre à ses petits-enfants. J’espère qu’un jour tu en auras et peut-être alors tu comprendras.
Voilà, je suis triste d’imaginer qu’un jour tu vendras cette maison parce que peut-être, elle ne représente plus rien pour toi. Je te rappelle juste quand même qu’elle appartient à la famille depuis très longtemps ! Sais-tu au moins qu’elle a été construire en 1858 sous Napoléon 3. On a eu beaucoup de mal à la payer, mais nous avons ainsi vécu chez nous, et nous en étions fiers ! C’est vrai, toi on ne peut pas te reprocher cela, tu as aussi pu avoir ton chez toi, d’ailleurs, on n’y est pas souvent allé, tu l’as bien vu, en ville, on était perdu !
Prends bien soin de toi, je te laisse dans un monde que je ne comprends plus ! Et si tu en as juste un peu envie, réfléchis bien, ne serais-tu pas heureux dans cette maison pour ta retraite ! Je te redonne tes baguettes que j’ai si précieusement conservées ! Je suis sûr qu’il y a toujours la batterie à la fanfare !

Je t’embrasse bien affectueusement.

Ta maman

Pascal vient de découvrir une maman qu’il ne soupçonnait pas ! Il se surprend à essuyer une larme qu’il ne peut pas retenir. Cette lettre lui laisse un goût amer avec des regrets qui émergent lentement. En même temps, il ressent cette gratitude et ce respect pour ses parents bienveillants et attentifs, sans jamais s’imposer et le contraindre à quoi que ce soit. Il ne sait pas vraiment rendu compte du vide qu’il a creusé durant toutes ces années.

La nuit promet d’être agitée une fois de plus. Il est 23 h, il va se coucher après avoir refermé la valise. La lettre, il la garde avec lui. Il aura sans doute envie de la relire peut-être même avant le lendemain matin.

Dès l’aube, le téléphone sonne.

– Pascal, tu m’entends ? où es-tu ? Ça capte très mal ! C’est moi Franck, crie à l’autre bout de la ligne son collègue.

Pascal s’est endormi à deux ou trois heures. Le réveil est détestable, mais très vite il réagit à l’appel qui le remet dans la réalité.
– Oui, salut Franck ! tu as l’air tout excité, ne cries pas comme cela, tu me perces les oreilles, lui répond Pascal un peu agacé.
– OK, mais tu es au courant de ce qui se passe au moins ? Tu devais aller en Bretagne, j’espère que tu n’es pas parti.
– Si je suis chez moi à Nivillac. Écoute, j’ai amené mon PC portable hier sans trop savoir. Je vais rester travailler là. Je ne serai pas plus efficace en rentrant puisqu’aucun déplacement n’est autorisé, lui répond Pascal certain que cette décision prise dans la nuit était la bonne.
– Ah ! c’est à toi de voir, pas de souci pour moi, tu appelles quand même le patron !
– Bien sûr et puis tu sais, il faut bien qu’il s’habitue ! n’oublie pas que dans deux mois je suis à la retraite !
– Arrête avec cela ! je ne veux pas y penser pour l’instant. Allez, bon confinement en Bretagne, le soleil arrive, tu vas avoir de la chance.
– Salut ! à bientôt, lui répond Pascal avant de raccrocher.

Pascal organisera tout en un clin d’œil. Il fera quelques achats en grande surface, seul magasin ouvert, car il ne pouvait décemment pas rester plus de 48 heures à Nivillac avec le peu de choses mis dans son sac de voyage. Le rendez-vous avec l’agence immobilière sera maintenu. Son ami Luc gérera sa maison à Vincennes.

Les deux semaines de confinement annoncées par le Président Macron se sont transformées en cinquante-cinq jours de restriction de déplacement, de repliement sur soi-même, une expérience inédite pour Pascal. Il a passé presque deux mois à s’approprier une nouvelle vie, tondre la pelouse, utiliser la bêche à son père, s’improviser cuisinier avec les ustensiles de sa mère. Pour les moments de détente, un bon livre au coin du feu, une heure de marche en redécouvrant la campagne bretonne lui ont fait savourer et prendre conscience de ce qu’il a oublié et laissé fuir durant toutes ces années d’activité. Était-il sur le point d’apprivoiser la retraite, lui qui la redoutait tant ?

À la demande de son employeur, le 11 mai, Pascal est rentré sur Paris, le cœur serré, mais convaincu qu’il serait de retour rapidement. Deux mois plus tard, il remettait la clé dans la serrure pour tout l’été. Il a ouvert une nouvelle fois la valise du grenier, a relu la lettre et promet à sa maman de s’installer définitivement dans la maison à l’automne, avec de nombreux projets pour une autre vie.

– Merci d’avoir si précieusement conservé mes baguettes, dit-il à sa mère qui doit certainement l’entendre, la batterie est commandée, elle arrive prochainement. J’aimerais bien pouvoir intégrer la fanfare à la rentrée sans paraître trop ridicule.

Plus optimiste et joyeux que jamais, il se laisse à imaginer que la fanfare vaut bien mieux que Meetic pour faire des rencontres.