« Et puis, il y a ceux que l’on croise, que l’on connaît à peine,

Qui vous disent un mot, une phrase,

Vous accordent une minute, une demi-heure

Et changent le cours de votre vie. »

                                                                                                                                        Victor Hugo

 

….Dans sa salle de classe de troisième, Anne ne se laissa pas distraire par la pluie torrentielle qui s’abattait dans la cour du collège. Elle n’avait d’yeux et d’attention que pour ce professeur qui annonçait les notes au fur et à mesure qu’il distribuait le dernier commentaire de texte à chacun de ses élèves. Studieuse, passionnée par les cours de français, elle attendait toujours avec impatience le sujet de rédaction à préparer pour la semaine suivante.

….Des dizaines d’années après, elle se surprend quelques fois à ressortir des récits conservés précieusement dans une chemise usée par le temps. De nature nostalgique, elle se reproche souvent d’entasser le passé et ne jamais pouvoir s’en séparer. Hier soir, rongée par une nouvelle insomnie, elle a relu ce devoir rédigé sur deux pages doubles « Éprouvez-vous la hâte d’être adulte ou au contraire, avez-vous peur de devenir une grande personne ? ». Elle est encore satisfaite de voir à l’encre rouge une note très convenable accompagnée d’une encourageante appréciation. Parmi tous les écrits de sa scolarité, un vieux cahier immortalise la belle histoire de Simonne.  La jeune femme un peu casse-cou avait vécu de nombreuses péripéties grâce à Anne et Isabelle, l’amie complice pour un tel exercice. Elles apportaient chacune leur tour, une pierre à l’édifice pour lui construire une vie pleine de rebondissements. Lorsque le point final fut apposé, le texte recopié soigneusement sur un support respectif s’était illuminé d’une illustration personnalisée très appliquée.

….Trop souvent cloîtrée dans sa chambre au goût de ses parents, Anne y retrouvait un journal intime caché dans une boîte en carton au fond d’une armoire. Bien sûr, comme toutes les jeunes filles de son âge, elle y relatait les premières aventures avec les garçons. Mais il lui permettait également de se projeter vers un monde d’adulte, sans contrainte, un monde idéal presque irréel.

….Elle se traçait un chemin d’existence comblé de passion, de bonheur, de créativité. Très respectueuse, elle observait son père et sa mère rythmés par une vie bien réglée,  partir tous les matins au travail, en revenir bien fatigués. Elle les imaginait sur leur chaîne de production à l’usine. Le soir, elle remarquait que la télévision occupait les quelques heures partagées avant d’aller se coucher, jamais plus tard que vingt-deux heures. Ce n’était pas ce dont elle rêvait.

….Pour autant, en fin de troisième, une rude décision prise en famille la fit tomber de haut et lui rappela l’autorité parentale. Elle détestait les entendre lui soumettre l’idée qu’un enfant d’ouvrier n’était pas voué à accéder aux grandes études. Elle écouta sa bonne conscience, ne pas les contraindre à se saigner aux quatre veines durant des années pour leur fille. Anne ne voulait pas se sentir redevable. À contrecœur, elle accepta sa plus sage conviction, l’inscription dans un cursus professionnel devait lui permettre de travailler à la fin de la terminale.

….Elle le savait, ses études littéraires s’envolaient mais elle se promit de ne jamais baisser les bras et se donner tous les moyens, le moment venu, pour aller jusqu’au bout de sa passion. Le soir où le dossier d’inscription fut complété et signé, elle monta s’enfermer dans sa chambre. Son journal l’attendait, on peut encore aujourd’hui relever l’état de tristesse et de désarroi dans lequel elle s’était retrouvée. Un soupçon de colère contre elle-même se perçoit également. Anne, courageuse, obéissante surmonta vite cette rancœur. Déterminée à réussir, elle œuvra sans relâche pour obtenir le baccalauréat. Les cours de sténographie, dactylographie, d’économie occupaient la quasi-totalité de son emploi du temps. Heureusement, quelques heures étaient dédiées à la culture générale, trop peu à son goût pour découvrir Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire et bien d’autres auteurs qu’elle aurait tant aimés étudier.

….La formation aura donné raison à sa réputation puisque deux mois après la sortie du lycée, Anne recevait trois propositions d’entretien sur les quatre lettres de motivations et curriculum vitae adressés à des potentiels employeurs.

….À vingt ans, mariée et engagée dans le milieu professionnel malgré sa jeunesse et son manque d’expérience, Anne s’installa dans un rythme qu’elle apprivoisa sans difficulté. Assistante administrative dans un établissement à vocation sociale, elle prit sa place progressivement, vite repérée pour sa volonté d’évoluer avec un point d’honneur à toujours produire un travail de grande qualité à sa hiérarchie.

….Réveillée tous les matins à la même heure par la radio, c’est juste après le flash information de 6h30, qu’elle bondissait de son lit. Elle ne s’accordait jamais quelques minutes supplémentaires bien au chaud sous la couette tandis que son mari essayait de la retenir pour un tendre moment. Déjà, dans la salle de bain, appliquée à se lisser les cheveux indisciplinés, légèrement maquillée et vêtue d’une tenue confortable toujours d’un goût raffiné,  elle se projetait dans l’ensemble des tâches de la journée.

….Elle s’impatientait également de retrouver celui ou celle qui l’accompagnait matin et soir dans le TER. L’heure et demie quotidienne de transport en commun lui permettait de savourer un bon livre, un solide moyen de se préserver du temps pour soi. De Léa dans la Bicyclette Bleue à Angélina dans Les Mains de la Vie en passant par Barthélémy, l’héritier des Beaulieu, elle s’appropriait un personnage sans réserve. Ainsi, les contraintes professionnelles et familiales parfois  lourdes à supporter se dissipaient sans difficulté.

….Régulièrement, elle sortait de son  sac à main, un grand bloc-notes rouge, en papier recyclé sur lequel son stylo plume pouvait comme par magie évoluer de gauche à droite, de ligne en ligne sans jamais se lasser. Elle aimait voir défiler les paysages, toujours sensible aux premiers arbres fleuris du printemps, aux tournesols tournés vers le soleil couchant en fin d’été. L’hiver, les premiers flocons de neige illuminaient la grisaille du matin.

….Anne ouvrait son cœur avec ou sans délicatesse pour en extraire tout ce qui l’empoignait et la submergeait. Elle considérait ce bloc-notes comme un véritable refuge après une journée bien remplie. Il lui apportait une énorme et indispensable bouffée d’oxygène avant une soirée qui lui imposait sans relâche d’assurer son rôle de mère et d’épouse.

….Anne ne pouvait pas se satisfaire d’une vie sans projet, sans nouveau challenge. Dans le même organisme, elle se formait, évoluait, changeait de métier ce qui lui permettait d’accumuler de plus en plus d’expérience et de responsabilités. A la maison, couple soudé, exemplaire pour des enfants, elle répondait présente  pour épauler son mari dans la gestion de son entreprise. Vincent et Jean, les êtres les plus chers qui comblaient son existence savaient aussi qu’ils pouvaient toujours compter sur elle.

….Quelques fois, son état de santé lui rappelait qu’elle n’était pas inépuisable. Alors, elle pouvait s’écouter et détectait le besoin de se préserver et de s’isoler. Là encore, grâce à un stylo et une feuille de papier, elle pouvait évacuer des bouleversements, se recentrer sur elle-même, analyser des erreurs, des doutes et repartir, ressourcée plus que jamais. Au fil du temps, Anne, personne sensible, réservée, avait appris à se connaître, à se faire confiance, à gérer ses émotions pour dépasser ses limites et sortir de sa zone de confort.

….Certains soirs, elle prétextait un livre à terminer, une réunion à préparer pour rester seule dans le salon tandis que son mari allait se coucher. Alors, un fabuleux sentiment de quiétude l’enveloppait. L’écriture devenait une vraie thérapie comme le jogging pour un sportif. Toujours plus, toujours plus loin pour se surpasser, améliorer sa créativité et peut-être un jour… !

….Anne adorait se faire plaisir et saisissait toutes les occasions pour essayer de dévoiler ses talents. Elle se souvient des deux poèmes dédiés à chacun de ses enfants, signés du Père Noël. C’est le grand frère du haut de ses sept ans qui avec application avait lu les délicieux textes déposés dans les souliers. Avec quelques vers d’une harmonie et douceur infinies, l’homme féérique à la barbe blanche avait fait passer de beaux messages d’amour.

….Le sourire du papa en disait long sur le talent de sa femme. Il le soupçonnait sans jamais essayer de la contraindre à se dévoiler. Très indépendants, l’un et l’autre se complétaient et savaient ne pas entrer dans leur intimité respective. Ils partageaient beaucoup et avaient énormément de centres d’intérêt en commun, mais Anne devait accepter que son mari ne soit pas un passionné de lecture.

….À l’aube de ses soixante ans, installée confortablement à son bureau, Anne se heurte à cette page blanche le regard assombri par l’inquiétude. Pourtant depuis plus d’un an, une pièce dédiée à l’écriture lui offre un lieu favorable à l’inspiration. Elle a mis du temps à se décider mais le rêve qui l’obsède lui a donné des ailes. L’espace chaleureux aménagé à l’étage de la maison lui permet d’entrer dans sa bulle. Une bibliothèque contemporaine témoigne de l’intérêt porté aux plus grands romanciers connus mais également aux jeunes auteurs dont le talent la séduit et l’intrigue. Un canapé agrémenté de coussins douillets s’accompagne d’une table basse sur laquelle elle entasse des livres à découvrir. Un bureau en chêne massif chiné dans une brocante, a trouvé sa place sous la fenêtre pour accueillir les rayons du soleil. Les doigts en mouvement sur le clavier d’ordinateur se laissent ainsi caresser et réchauffer.

….Cet après-midi, le moment n’est sans doute pas approprié, Anne part le lendemain matin trois jours en séminaire à Paris et son mari lui rappelle à chaque fois qu’il n’aime pas la savoir loin de la maison. Quand elle le contrarie, c’est par obligation et avec regrets !

….Pour autant, au vu du programme annoncé, elle est convaincue que ces trois jours vont beaucoup lui apporter et l’aider dans la gestion de son équipe. La cohésion est de plus en plus compliquée à maintenir et force est de constater que les méthodes ont bien évolué depuis quelques années.

….Avec hâte, elle se hisse à 6h52 dans le TGV, direction la capitale pour découvrir le management participatif, transversal, vaste programme. Paris, elle n’y vivrait pas, mais saisit toutes les occasions qui se présentent pour y passer un court séjour. C’est d’ailleurs le plus souvent possible qu’elle organise une ou deux journées d’immersion parisienne entre filles.

….Elles retourneront sans trop attendre sur l’extraordinaire colline de Montmartre.  Anne se souvient de son amie Maryse qui ne décrochait pas de la place du Tertre, un lieu mythique, emblématique pour les passionnés de peinture, mais pas uniquement. Tous les artistes s’y retrouvent et savent retenir les visiteurs. Mais le quartier les invite aussi à sillonner des rues pittoresques, monter à la Basilique du Sacré Cœur et sortir leur smartphone pour ramener chez eux la perspective imprenable sur Paris.

….Conférences, tables rondes, témoignages ont fait la richesse des trois jours qu’elle n’a pas vus défiler. La majorité des participants ont également profité des  douces soirées de septembre pour partager un diner sur la terrasse d’un bon restaurant parisien du huitième arrondissement.

….Il est 18h15, Anne se réjouit de rentrer à la maison. Elle arrive à Montparnasse et se dirige rapidement vers le quai du TGV en direction de Tours, départ annoncé dans dix minutes. Voiture quinze, elle s’assoit à la place cinquante-six réservée par son employeur.

….Une femme âgée déjà installée dans le carré, concentrée à tourner les pages d’un livre, laisse percevoir un sourire intérieur, à la commissure de ses lèvres. Anne la salue discrètement sans trop souhaiter la déranger. Elle se cale au fond du siège devant elle avec l’immense envie de profiter du voyage pour se détendre et se plonger dans la nouveauté de Clarisse Sabard « Ceux qui voulaient voir la mer ». Les deux autres places restent libres et c’est tant mieux, Anne déteste les transports en commun bondés.

….Le train glisse lentement et prend de la vitesse dès la sortie de la gare. Anne tient son roman sur ses genoux et porte une ultime fois son attention vers l’extérieur, convaincue qu’elle fait ce soir, le dernier retour d’un déplacement professionnel avant que l’heure de la retraite ne sonne. Elle regrettera ces moments de rencontre et d’échanges. Le manque de lien social représente sa principale crainte de quitter le monde du travail. Alors, elle reporte de mois en mois la décision de constituer son dossier et déposer sa demande. Pourtant, elle sait aussi qu’une autre activité passionnante l’attend.

….Nicole, la vieille dame, lève à nouveau les yeux et lui sourit. Anne lui trouve immédiatement un regard attachant et bienveillant. De nombreuses rides se cachent derrière un fond de teint léger. Ses cheveux courts cendrés sont coiffés avec soin, laqués sans doute depuis le matin pour une tenue parfaite.  Anne se surprend à imaginer l’âge de cette dame lorsqu’une voix très douce vient la sortir de sa pensée.

― Vous aimez Clarisse Sabard ? interroge-t-elle, le besoin soudain d’engager la conversation.

― Oui, j’adore ! répond avec empressement Anne étonnée tout de même que cette étrangère démontre une telle curiosité. J’ai dévoré tous ses romans. L’histoire de Rose m’a bouleversée, lui commente Anne ravie d’évoquer son auteure préférée. Vous connaissez ?

― Non, pas du tout, mais je retiens ! Je suis une passionnée de culture, de littérature alors vous voyez même à mon âge, je guette encore les récits à découvrir. J’ai toujours comparé la lecture d’un livre à un voyage en train.

― Ah oui, pourquoi ?

― Cela va vous faire sourire, mais je considère que l’on peut quitter un livre à la première station, ou s’endormir avec d’autres. Mais on peut aussi ne pas quitter certains livres au terminus et c’est ce que j’adore !

― C’est fantastique, quelle imagination ! Et vous, votre récit actuel ? ose demander Anne avec un regard qui ne peut que contraindre Nicole à se dévoiler à son tour. Vous le quittez à la première station ou pas ?

― Je m’appelle Nicole Martin et voici ce que je ramène aujourd’hui d’une maison d’édition, lui montre-t-elle assurément ravie de tenir entre les mains son chef-d’œuvre.

Intrigue du passé, Nicole Martin, lie à haute voix Anne qui prend le livre tendu avec grande délicatesse, envahie d’un sentiment d’admiration immense. C’est vous ? interroge-t-elle bouleversée.

― Oui, c’est prétentieux de ma part, mais quelle satisfaction personnelle ! Je peux enfin mourir tranquille, dit-elle l’air apaisé. Mais je ne comprends pas pourquoi je vous raconte tout cela ! On ne se connaît pas ! Vous habitez Tours ?

― Je descends à Saint-Pierre-des-Corps, je demeure à Amboise. Mais c’est merveilleux, vous avez mis au grand jour l’histoire de votre vie ? répond Anne qui souhaite vraiment tout découvrir sur cette vieille dame.

C’est bien la première fois que j’aimerais une panne de train ou un retard pour en savoir un peu plus, mon vœu le plus cher, suspendre l’instant présent ! pense-t-elle.

― Oui c’est mon histoire ! Je ne voulais pas partir sans la transmettre à mes enfants, mes petits-enfants, c’est bien connu, les paroles s’envolent, les écrits restent. Ma vie n’est pas exceptionnelle, mais quand même, je souhaite laisser des traces.

― Cela fait longtemps que vous avez débuté ? demande Anne.

― Cette idée m’a traversé l’esprit voilà une dizaine d’années. Je commençais à m’ennuyer. À soixante-dix ans, on tourne un peu en rond, les petits enfants n’ont plus besoin de vous, les voyages s’estompent. S’occuper, se sentir toujours utile est essentiel pour bien vieillir, cela me semble important. Alors j’ai ouvert mon ordinateur portable et je me suis lancée.

― C’est fabuleux !

― Au début, je voulais écrire pour moi et mes proches. Puis, je me suis laissé prendre au jeu et j’ai tenté de me faire publier. Depuis deux ans, j’attends ! Je me heurte à des refus, ma vie ne va pas intéresser, me répond-on ! C’est très difficile de s’entendre dire cela, murmure Nicole les yeux attristés derrière ses lunettes très fun !

― Et vous avez réussi !

― J’ai eu beaucoup de chance !

― J’aimerais tellement vivre un jour cette belle expérience, lâche Anne avec une terrible envie de partager elle aussi son projet.

― Ah oui ? Vous écrivez ?

― C’est un rêve de jeune fille qui ne m’a jamais quitté. J’ai entassé des textes, des récits, immortalisé les moments les plus importants de ma vie. De bloc-notes en bloc-notes, je me réfugie dans l’écriture sans aller plus loin.

― Personne ne vous a jamais lu ?

― Non, et jusqu’ici j’ai toujours eu peur du jugement des autres qui plus est, de mes proches ! C’est sans doute dommage.

― Je me suis longtemps mis le même frein, mais c’était une erreur que je regrette aujourd’hui.

― ­J’arrive au terme de mon histoire commencée depuis six mois. Pas plus tard que lundi dernier, juste avant de partir pour Paris, je me suis heurtée à une page blanche. Je ne réussis pas à terminer car cela m’attriste de penser que je ne pourrai pas sortir des quatre murs dans lesquels je m’emprisonne. Maintenant je m’interroge et j’ai presque envie de m’inventer des personnages, une romance, quitter mon univers pour envisager autre chose. Pour autant, j’ai le sentiment que je dois me libérer de ma propre vie pour passer à autre chose. Et pour cela, j’éprouve le besoin de la raconter et la transmettre ! Vous devez me trouver un peu compliquée ?

― Pas du tout ! Votre prénom c’est ? Vous permettez que je vous appelle par votre prénom ?

― Anne.

― Très bien, Anne. Nous venons de passer le tunnel de Vouvray, il va être tard pour que nous poursuivions cette conversation en arrivant en gare. Je vous propose que nous fassions un bout de chemin ensemble, si cela vous convient ?

― Oui cette idée me plait bien ! Mais que voulez-vous dire exactement Nicole ?

― Tout d’abord, je vous offre mon autobiographie, lui dit-t-elle après avoir sorti de son grand sac, un nouvel exemplaire. Elle ouvre la première page pour écrire « À Anne, ma belle rencontre de la journée, ce jeudi 12 septembre 2019 ».

― Merci du fond du cœur, vous me touchez vraiment ! J’accepte votre livre avec beaucoup d’émotion et je ne sais quoi vous dire de plus si ce n’est que j’ai très envie de vous revoir.

― Je préconise que nous échangions nos coordonnées et dès que vous me connaîtrez un peu plus avec ce récit, on se recontacte.

― Je vous promets de vous appeler sans trop tarder ! Je vais abandonner Clarisse Sabard quelques jours ! J’ai hâte de vous découvrir !

― Dernière chose Anne ! Si vous le souhaitez je peux être votre première lectrice. Terminez très vite votre histoire et envoyez la moi par mail ! Je vous trouve tellement sympathique, j’ai vraiment envie de vous accompagner si vous acceptez mon aide bien entendu.

― Nicole, je ne sais quoi vous dire ! J’ai beaucoup de mal à réaliser ! C’est juré, je vous la transmets dès que possible. Je vous demande juste une chose, soyez transparente lors de vos critiques, c’est très important pour m’épauler dans ma décision de poursuivre ou pas ? implore Anne envahie d’un manque de confiance en elle.

― Arrêtez de vous mettre une telle pression ! Faîtes-vous plaisir et ne pensez à rien d’autre pour l’instant ! Lâchez-vous !

L’entrée en gare de Saint-Pierre-des-Corps est annoncée. Les deux voyageuses sont arrivées au bout de leur première rencontre. La séparation sur le quai est difficile.

― On se revoit bientôt, bon retour sur Amboise, soyez prudente ! On s’embrasse ? propose Nicole.

― Rentrez bien également, merci pour tout et prenez soin de vous, lui répond très chaleureusement Anne avant de marquer le début d’une belle amitié par deux bises pleines d’affection et de reconnaissance.

 

….Quelques semaines plus tard, Anne envoie son texte par mail à Nicole dont l’autobiographie l’a émue au plus profond d’elle-même. Sans nouvelle, elle tente un deuxième contact qui reste une seconde fois en suspens. Très inquiète, mais décidée à comprendre, elle compose le numéro de portable précieusement enregistré sur le sien. Une voix de femme inconnue prend l’appel et annonce la raison du silence inattendu. La vieille dame a été victime d’un accident cardiovasculaire le lendemain de son retour de Paris. Paralysée à soixante-dix pour cent, elle a perdu l’usage de la parole. Elle ne marche plus, mais a conservé toutes ses facultés mentales ainsi que l’utilisation de son bras droit. Cette terrible nouvelle telle un coup de massue anéantit Anne.

….Abattue, une force intérieure la pousse à demander la possibilité de revoir Nicole. Anne s’organisera alors pour se rendre à son domicile une fois par semaine. Toutes les deux vont travailler d’arrache-pied grâce à cette main droite qui fonctionne toujours. Une très belle amitié se forgera à chaque rencontre, mais le temps est compté. Nicole s’endormira définitivement au petit matin juste après avoir terminé la correction promise. La vieille dame aura accompli sa mission !

….Anne se recueille devant le cercueil aux côtés de la famille et des amis les plus proches. L’agent des pompes funèbres responsable de la cérémonie en annonce la fermeture. Anne s’avance alors vers la défunte installée dans un capiton bleu ciel. Elle l’imagine arrivée dans son nouvel univers éternel comblée d’avoir réalisé son plus beau rêve. Nicole quitte ce monde, mais laisse un best-seller bien présent dans les vitrines des librairies de France. Elle lui touche une dernière fois la main, cette main droite respectueuse, anéantie par la mort, devenue glaciale, inerte. Le voyage des deux compagnes de route s’arrête là. Celle qui reste ne peut retenir quelques larmes et offre à l’autre par reconnaissance, l’ensemble des feuillets annotés et commentés. Ils accompagneront Nicole jusqu’à son ultime demeure !

….Anne ne fera pas publier son autobiographie au grand public. Ses proches, secoués par la découverte d’un récit qu’ils ne soupçonnaient pas, l’ont convaincu de conserver cette révélation dans l’intimité familiale et amicale.  Une édition en nombre limité représentera malgré tout l’aboutissement d’un premier souhait.

….Libérée, déterminée à poursuivre avec l’écriture, une première romance sortira un an plus tard. Sur la première page, on pourra lire :

 

«À mon amie Nicole.

Merci d’avoir croisé mon chemin ! »

Marylène Serrault