Fanny ne se lasse pas de l’ambiance feutrée des expositions artistiques bretonnes. Des musées et de nombreuses galeries attirent chaque été les passionnés de peinture, mais pas seulement. Il suffit d’aimer l’océan pour s’émerveiller devant tous les tableaux qui le vénèrent. Aujourd’hui encore, Fanny partage avec une amie un moment délicieux. Elle observe cette plage déserte qui s’endort avec la douce lumière du soleil couchant. Puis, dans un contraste déstabilisant, à proximité, une mer déchaînée se jette sur les falaises couleur or tandis qu’une autre toile en dévoile les dangers avec l’épave d’un navire échoué et abandonné. Chaque perspective la transporte, l’agite, l’apaise pour la bousculer à nouveau. Au fur et à mesure qu’elle investit le musée, une atmosphère à la limite du recueillement s’installe. Il faudrait presque s’excuser de respirer. Fanny découvre alors ce bras protecteur. Aucune autre représentation n’attire de la sorte son attention.

La peinture au couteau se distingue avec la matière donnée sur la pièce entière. Les tons d’une pureté extraordinaire affichent des effets inattendus. Au premier plan, un couple de personnes âgées installé sur un banc, surplombe un petit port de pêche à marée basse. Ce n’est pas un port aux eaux profondes, juste un petit port côtier sans contrainte humaine où il est facile d’accoster librement et venir pique-niquer sur le sable. Seule la marée décide de tout ! L’homme et la femme proches l’un de l’autre partagent un beau moment de complicité. Lui porte une casquette de marin. Son visage semble usé par le temps, la peau brunie par le soleil. Une moustache blanche tombante couvre sa lèvre supérieure. Fanny aurait bien aimé le voir avec une pipe. Ce monsieur lui fait penser à un vieux pêcheur ! Il a abandonné le ciré jaune ou le caban en drap de laine pour une grosse veste marron. N’est-ce pas le symbole de son ancrage définitif au sol ? Il se sent bien le bras tendu vers sa canne, une compagne dont il ne peut dorénavant plus se passer. Il la tient dans la main comme lorsqu’elle l’accompagne dans ses déplacements. L’artiste peintre n’a pas voulu montrer ce que l’homme regarde. Chaque visiteur peut ainsi se faire plaisir en imaginant ce qui l’intéresse autant. Ce personnage semble très attentif et ne souhaite pas perdre l’espace d’un instant le déroulement de l’action qui l’accapare. Peut-être un voilier qui passe sans s’arrêter, quelques amateurs de pêche à pied ! Sa femme est assise à sa gauche, le bras derrière lui, posé sur le dossier du banc, un gros banc en bois comme ceux que l’on peut rencontrer sur les chemins côtiers. Un foulard sur la tête la préserve du vent qui se lève. On ne voit pas son visage, mais on la devine plus jeune et plus alerte. Le dos droit, les épaules ouvertes lui donnent véritablement une attitude protectrice pour son mari légèrement voûté presque tassé. Et puis, l’imperméable qu’elle porte, rayé bleu azur et bleu ciel en harmonie totale avec les autres couleurs du tableau l’illumine, la rend fascinante. Cette femme inspire l’apaisement, le calme, mais aussi la fidélité et la confiance ! Tous ces sentiments envahissent et atteignent profondément Fanny. Ce vieux couple la fait rêver et l’impressionne. L’homme et la femme ne se parlent pas, mais se comprennent, chacun attentionné, absorbé par un univers différent. Même de dos, on peut deviner qu’elle n’a d’yeux que pour l’horizon chargé de gros nuages qui se heurtent à l’océan. Une ondée menace, mais il ne faut pas s’inquiéter. Elle passera sans venir les toucher et les contraindre à rentrer dans leur maison à quelques minutes de là.

Devant eux, en contre bas, un jeune pêcheur travaille à sa barque à ballast nommée la gazelle des sables grâce à son élégance à fleur d’eau. Est-il en train de préparer le départ dès la pleine mer ? Trois canots impatients de flotter à nouveau veulent quitter une position inconfortable. Prisonniers, ils sont immortalisés, les pieds ancrés dans le sable, jouant sur les textures du ciel ou son reflet. Ils font de la peine même si leur couleur leur donne une fière allure. Une voile repliée attend elle aussi le retour à l’emprise au vent pour respirer. Plus à gauche, deux bateaux de pêcheurs à moteurs sont amarrés, protégés dans le port à proximité des deux escaliers qui ont permis le déchargement de la cargaison sur le quai. Il leur faudra encore quelques heures avant de reprendre le large pour se fatiguer un peu plus. C’est vrai, on les construit, on les peint avec de magnifiques tons, rouge, bleu, jaune. On les confie à l’océan jusqu’à ce que, usés, rongés par l’eau, les planches disjointes, fendues ou brisées par les rochers, ils finissent disloqués telle une ancienne chose inutile. À moins que perdus en mer, ils ne reviennent plus. Fanny se souvient de son grand-père lui racontant que chaque bateau portait un nom comme les humains. Elle discerne quelques lettres, mais rien de lisible. C’est dommage ! Les teintes de chacune des coques sont en harmonie totale avec les couleurs du ciel, de l’eau et même de la veste marron du vieil homme au premier plan. Reste enfin le ponton orangé qui s’avance et qui se détache sur la mer turquoise pour soutenir une gracieuse petite tour blanche surplombée d’une source lumineuse.

Ce port méconnu, sorti de nulle part, incite vraiment à changer de rythme. Fanny ressent une douceur de vivre et respire à pleins poumons l’odeur des embruns. Elle se laisse bercer par le bruit des vagues encore lointaines qui arrivent tel un cheval au galop. Plus rien ne capte son attention autour d’elle, uniquement ces personnages dans un paysage breton qui la séduisent et la plongent au cœur de merveilleux souvenirs. Son enfance remonte à la surface, l’existence de son grand-père et sa grand-mère chez qui elle allait quelques fois en vacances. Subitement, elle entend tousser derrière  elle puis une voix familière la ramène à la réalité :

–   Pourquoi restes-tu devant cette toile ? questionne son amie.

–   Je n’arrive pas à m’en séparer ! Je me demandais à l’instant quel message a voulu faire passer le peintre ! Ce couple me rappelle mes grands-parents durant leurs dernières années, à ne pas pouvoir se détacher de leur environnement. J’adorais tellement les écouter me raconter leurs jeunes années, les anecdotes de leur vie qui n’a pas toujours été facile. Je suis toujours étonnée de voir comment un métier passionnant peut être partagé dans un couple. Quand je vois ce vieux pêcheur, je me dis qu’il doit aussi avoir beaucoup de souvenirs à relater. Est-ce que tu aimes cette toile ?

–   Je ne l’ai pas remarquée plus qu’une autre, mais tu as raison, les personnages attirent l’œil et questionnent ! Les contrastes des couleurs mettent en valeur tout ce qui est représenté ! C’est beau !

–   Je crois qu’ils regrettent les temps passés, les lieux disparus sans doute devenus trop lointains. Pour autant, le partage de moments agréables comme celui-ci donne aussi du sens à leur fin de vie.

–   Oh là ! Mais te voilà bien sentimentale tout d’un coup !

–   Je ne sais pas ! Quoiqu’il en soit, ce peintre a gagné son pari avec moi s’il a voulu atteindre mon côté sensible ! Il rend un bel hommage au monde de la pêche et aux personnes âgées ! C’est fabuleux ! J’aimerais tant que ce vieux couple nous raconte son histoire ! lui répondit-elle émue.

 

« C’était il y a plus de soixante ans ! Je partais pour la première fois sur la Marie Félicie avec mon père, tellement fier de son bateau neuf et de son fils enfin membre de l’équipage. Quelle fête sur le quai pour nous souhaiter bon vent ! Je me souviens de l’énorme bouquet que tu avais confectionné pour l’occasion. Depuis ce jour-là, la mer ne m’a jamais quitté avec ses hauts et ses bas. Nous étions fiancés à l’époque et tu savais que notre union t’engageait à accepter la solitude, l’attente, la peur de ne pas voir ton mari rentrer. Tu t’es habituée sans jamais te plaindre tout juste les yeux embués de larmes à chaque au revoir ! Ta force et ta confiance en la vie m’ont sans répit protégé. Je considérais La Marie Félicie comme ma seconde maison loin de toi, Hortense, la mère parfaite de nos enfants, comptant les nuits, accumulant les angoisses les jours de tempête. Nous avons traversé plusieurs épreuves. La disparition de notre fils adoré, emporté par cette terrible maladie nous a anéantis. Malgré cela, nous avons réussi à nous redresser, conservant des forces distinctes, mais indissociables. Nous ne vivions pas dans le même univers, toi les pieds sur terre, moi porté par des eaux, différentes, capricieuses, mais infiniment belles. Tu te souviens du vieux pêcheur à la barbe blanche, sa canne à la main, parmi les gens sur le quai quand un bateau part. On l’appelle le loup de mer, passant sa vie seul sur l’eau de même que le loup au fond des bois. Aujourd’hui, le vieux pêcheur c’est moi ! Cet après-midi, comme très souvent après la sieste, on vient ici tous les deux. Nous avons pris notre rythme de croisière et les habitudes ne nous quittent pas, je regarde d’un côté, toi de l’autre ! Tu t’es toujours inquiétée du mauvais temps et tu sembles avoir conservé tes anciens réflexes. La vieillesse nous a rattrapés sans qu’on le veuille vraiment. Nous partageons maintenant le même but, vivre nos dernières années, nos derniers mois et derniers jours à l’unisson, avec le bonheur des silences, jusqu’à ce que la mort nous sépare ! »