Si vous devez cacher vos biens précieux à l’abri des regards indiscrets, disposez-les dans le grenier, qui tient lieu d’endroit idéal. Là-haut, vous serez soulagé de protéger vos petits secrets et cela vous assurera une tranquillité, une quiétude qui vous permettra de dormir sur vos deux oreilles.

Et Jérémy le savait mieux que quiconque. Dans son métier, il en découvrait chaque jour un peu plus, même après toutes ces années d’expériences, il pouvait encore se surprendre à trouver des trésors cachés par leurs propriétaires qu’ils dissimulaient en rivalisant d’ingéniosité.

Et aujourd’hui n’échappait pas à la règle. Jérémy avait rendez-vous dans le petit village de Perdu-en-campagne, là où la nature reprenait sa liberté, sauvage et indomptable. Difficile d’accès, les bottes chaussées, il avançait sur le chemin de terre qui menait au baraquement.

Le Maire du village, ainsi que le notaire, attendaient Jérémy. Généalogiste successoral de profession, il devait procéder à l’inventaire de la demeure. En l’absence d’héritiers connus, Jérémy avait été mandaté par le notaire pour rechercher l’existence des ascendants du défunt, ce dernier ayant laissé un héritage conséquent mais personne n’avait été nommé pour en disposer.

Après de brefs saluts de circonstance, les trois hommes découvraient l’intérieur de la demeure qu’ils allaient devoir fouiller. Chacun se mit en quête d’inspecter les moindres recoins de la cabane. Chaque courrier, chaque photo, chaque objet nominé se voyaient écartés du lot et portés au généalogiste qui triait par ordre d’importance.

La journée de fouilles s’achevait et il manquait toujours des pièces au puzzle familial. Comme les archives municipales avaient été passées au crible auparavant, aucun document officiel tel que contrats de mariage, certificats de naissance, actes de décès, feuilles d’impôts n’avait échappé à la vigilance accrue du professionnel. Et ici, malgré sa patience indiscutable et ses parfaites compétences en matière d’investigation dont il avait fait preuve, l’histoire du défunt n’avait pu être entièrement retracée. Il restait encore des zones d’ombre à éclaircir.

Jérémy gardait toujours en tête que, dès lors qu’il commençait ses investigations, il était susceptible de ne rien trouver. Dans ce cas précis, les pistes étaient faibles, il faisait face aux difficultés. Jusque-là, il s’était montré persévérant dans ses recherches, il allait continuer de plus belle.
Jérémy s’assit sur la chaise au paillage fatigué afin de rédiger ses conclusions. L’assise arrivait en fin de vie et eut rapidement raison de son poids. Il s’affalait par terre dans un fracas épouvantable de bois brisé. Les deux hommes se précipitaient vers le généalogiste afin de le relever mais celui-ci restait étendu sur le dos, fixant de ses yeux écarquillés le plafond auréolé d’infiltration.

Intrigués, Le maire et le notaire relevaient la tête pour découvrir une consolidation bouchée récemment, à en juger par la différence de couleur. Ni une ni deux, les deux hommes s’affairaient à courir dehors et à attraper la vieille échelle posée négligemment contre la baraque.

Jérémy se relevait et attrapait sa lampe de poche dans sa sacoche, tandis que le maire tenait l’échelle au notaire qui avait grimpé jusqu’au dernier barreau. Il s’activait avec force à casser le plâtrage qui recouvrait l’ouverture de la trappe. Qui aurait pu croire que cette misérable bicoque abritait une pièce secrète qui faisait office de grenier ? Personne et encore moins le chasseur d’héritiers !
Pourtant, c’est bien Jérémy qui, par le privilège que lui conférait sa profession, entrait le premier dans la pièce au-dessus du plafond. Il n’y découvrit guère grand-chose, quelques toiles d’araignées habillaient la charpente de la toiture envahie par la poussière. Il balayait du faisceau lumineux la surface lorsque quelque chose au fond du grenier attira son regard.

Une valise attendait sagement son propriétaire dans le coin de la pièce. Jouant à l’équilibriste sur cette ancienne charpente cabossée, Jérémy allait la chercher pour lui offrir la lumière du jour qu’elle ne devait pas avoir vu depuis bien longtemps, à en juger par sa couleur jaune défraichie. Il l’avait brandie devant les deux autres, triomphant, heureux, sachant pertinemment que son contenu pouvait révéler bien plus qu’il n’avait pu trouver jusqu’à présent. Il le sentait, il avait la sensation que cette valise allait dévoiler tous ses secrets.

Jérémy avait posé la valise sur la table. Elle avait encore belle allure malgré l’antiquité du modèle présenté. Les trois hommes se dévisageaient, comprenant qu’il n’y avait pas plus solennel que ce moment-là. L’heure de vérité approchait. Le généalogiste se saisit de la clé qui pendait et, après s’être battu avec la serrure rouillée, déverrouilla la penture de la valise. Le clic significatif d’ouverture retentit et s’ouvrit comme une huitre.
Jérémy entrouvrait délicatement les compartiments afin de lever le voile sur son contenu mystérieux. Des dizaines de photos jaunies, cornées, presque effacées par le temps remplissaient la petite valise. Le pan d’une vie entière enfermée pendant des années refaisait surface à la lumière. De beaux visages illuminés, des enfants figés dans un instant de jeu, sourire aux lèvres, quelques photos floutées par le mouvement, mais à chaque fois, les mêmes personnes. Une mère et ses trois enfants, dont un bébé.

Le maire et le notaire avaient vite déchanté. Aucune identification spécifique au dos des photos pour indiquer une quelconque identité, si infime soit-elle, et permettre au généalogiste d’avoir la moindre piste. Pourtant, Jérémy venait d’en trouver une. Ils étaient loin d’imaginer l’insoupçonnable vérité qu’ils s’apprêtaient à découvrir.
Jérémy allait leur apprendre qu’il était l’héritier recherché depuis si longtemps. Sans un mot, il sortit une photo de son portefeuille. Le même visage souriant, lumineux, de la mère apparaissait, complétant ainsi l’album de famille qui s’illustrait sur la table. C’est au bord des larmes qu’il leur raconta sa vie d’enfant adopté.

Alors que Jérémy n’était qu’un tout petit bébé, sa mère disparaissait dans d’étranges circonstances, laissant à l’abandon ce petit être qui fut remis aux services sociaux et adopté dans la foulée par une famille formidable. Toute sa vie, il voulait la consacrer à retrouver ses parents biologiques, et avec cette envie, était née son désir de devenir généalogiste.

Aujourd’hui, Jérémy venait de résoudre le plus grand mystère de sa vie, et avec celui-ci, l’identité de l’ermite qui vivait dans sa petite cabane au fin fond des montagnes pyrénéennes. Il était venu vide de tout espoir mais repartait l’âme remplie d’une toute autre richesse, aussi salvatrice que bienfaitrice…

Séverine Grégoire

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