Il est tôt. Sur le pas de ma porte, je savoure l’arrivée de l’été avec l’immense envie de bien démarrer la belle journée qui s’annonce.

Si vous souffrez d’angoisse, de mal-être, bousculé au quotidien par un rythme désabusé, je vous suggère de me suivre ! Je vous propose une promenade que j’appelle « Un cadeau de la vie ». Ne pensez plus à rien, écoutez, respirez, admirez, et vous réaliserez que la beauté nous envahit. Elle nous attend, nous crève les yeux, nous alerte quelques fois, mais nous filons trop souvent notre route sans y porter la moindre attention. L’ignorer, lui tourner le dos, c’est l’insulter. Aujourd’hui, invitons-nous sans prévenir, sans rendez-vous. Je vous promets qu’elle saura nous recevoir et nous sublimer.

La campagne se réveille anéantie par la brume matinale persistante. Le soleil s’élève, décrivant une magnifique trajectoire à l’Est de l’horizon. Le ciel s’illumine alors et éveille les sens de chaque être vivant. À l’orée du bois, un chemin tortueux, étroit que certains ou certaines qualifieraient d’impraticable, nous accueille et nous guide vers un lieu inattendu. Ne nous laissons pas séduire par ce tronc noueux et blanc qui capte notre regard ! De jeunes arbres, de magnifiques fougères nous souhaitent également la bienvenue. Ils nous incitent à avancer vers une lueur pareille à celle que l’on perçoit au bout d’un tunnel qui amène vers un autre monde. Cette lumière semble vouloir nous attirer urgemment. Reçus par un lieu pacifique, deux couleurs, le vert et le bleu en totale harmonie s’enlacent pour ne faire plus qu’une. L’eau est bien là, sous nos yeux, encore somnolente comme retenue par ce rêve en fin de nuit qui vous accapare et vous interdit de sortir d’une profonde léthargie.

Les parfums de la berge sensibilisent nos esprits aux merveilles bien présentes tandis qu’un léger frisson nous transperce. Les joncs, la reine-des-prés, des roseaux nous accompagnent tout au long du parcours chéri par chacun de nos pas. La fraîcheur du matin se dissipe lentement alors que le soleil se montre de plus en plus pressant en caressant la Belle Dame au discret clapotis que l’on remarque à peine. Elle s’étire, capte toute notre attention comme une invitation à la toucher.

Avancez sans la quitter du regard de peur de la contrarier, mais elle n’est pas seule à provoquer notre intérêt ! Le coucou lance son classique chant d’accueil à pleins poumons. L’envie de reprendre la comptine connue de tous « Dans la forêt lointaine, on entend le coucou… » donne de façon tout à fait inattendue une ambiance bon enfant à notre escapade. Mais où es-tu ? Où te caches-tu ? Soudain, un joli colvert que l’on peut imaginer jaloux décide de s’envoler au ras de l’eau pour nous surprendre. Il nous a presque fait peur ! Quel regret de le voir abandonner madame sur son nid, elle nous regarde maintenant très inquiète. Chut ! Restons les plus discrets possible pour ne pas l’effrayer.

Eh ! Belle rivière, n’as-tu pas quelques secrets à dévoiler ? Ne peux-tu pas t’animer et te donner en spectacle ? L’eau s’active, des remous ici et là nous intriguent. Quelques goujons improvisent une représentation d’acrobaties. Pour ne pas être en reste, une rainette enchaîne avec un saut prestigieux, disparaît et ressort très fière de démontrer ses talents d’excellente nageuse. Cette attractivité nous fait prendre le risque de glisser ! Ravis de nous sentir si proches du rivage, les artistes sont prêts à se moquer de voir leurs spectateurs entrer sur scène !

Suivez-nous amis de la rivière jusqu’à ce vieux ponton qui semble vouloir nous accueillir malgré son état de délabrement. Il fait pitié, mais le bois usé par le temps et les intempéries doit pouvoir supporter quelques pas sans trop de souffrances. Un désir irrésistible nous contraint à nous installer là, assis au-dessus de toi Belle Dame. Nos pieds qui t’effleurent tentent quelques chatouilles pour te mettre en mouvement. Pourquoi es-tu si calme ce matin ? Tu as bien compris notre besoin de plénitude et de douceur, mais quand même, où sont passés tes états d’âme à la réputation d’être quelquefois remarquables !

Une barque tenue en laisse au pilier du ponton saisit l’occasion d’une présence pour appeler au secours. Elle aspire sans doute, elle aussi, à un peu de liberté. Sans attendre, on s’y installe le plus confortablement possible et la libère de cette corde rugueuse qu’elle déteste. Ses deux rames délabrées nous appartiennent désormais pour te pénétrer et t’agiter. Nous allons enfin pouvoir te parcourir et t’admirer dans le moindre détail.

Tu acceptes sans grande contrariété une remontée à contre-courant même si notre passage te brasse un peu. Cela produit en toi un changement de couleur comme si tu rougissais de te voir secouer ainsi. Au niveau de la petite île que tu cajoles chaque jour, tu nous éblouis avec ce miroir d’eau dans lequel nos visages se reflètent. As-tu l’intention de nous faire prendre conscience d’un mal-être dans ce monde compliqué, nous qui rêvons d’une vie plus légère ? Trop tard, notre regard se tourne sans attendre vers le héron cendré perché sur ses échasses. Il apprivoise ses visiteurs comme s’ils représentaient la bonté de la galaxie actuelle. Mais, lui, ne symbolise-t-il pas la curiosité voire l’indiscrétion ? Blessé en plein cœur, il quitte l’air bien contrarié son lieu fétiche pour guetter ses proies.

Quand on te touche du bout des doigts, Belle Dame, ta fraîcheur nous saisit et nous transporte dans tes profondeurs mystérieuses. Nous aimerions tant que tu remontes à la surface ce que tu gardes secret très égoïstement. Mais tu préfères que l’on poursuive notre promenade jusqu’à cette ravissante auberge tourangelle que tu animes au déclin du jour dès que les convives te mettent à l’honneur. Tu sais les séduire et les remercier, fière, avec le couronnement d’un crépuscule qui te bouleverse chaque soir d’été.

Quelques nuages en alerte, nuages doux, jouent à cache-cache avec le soleil. Pour autant, celui-ci continue son ascension vertigineuse. Le temps passe malgré notre souhait de vouloir l’arrêter. Nous décidons de redescendre ton lit sans brusquerie, en nous dirigeant vers l’autre berge moins enherbée. Une petite plage est aménagée pour ceux qui osent te solliciter lorsqu’ils ressentent le besoin de t’envahir à l’occasion de fortes chaleurs. Sache te faire respecter ! Ils doivent prendre soin de toi !

Ce matin, tu sembles avoir une visite sans doute plus habituelle que la nôtre. Un pêcheur confortablement assis sur un siège improvisé taquine les poissons avec sa ligne tenue à pleine main. Nous restons à l’écart, admiratifs d’une patience mise à l’épreuve avec un flotteur qui bouge, s’enfonce, réapparaît pour repartir de plus belle au plus loin dans les profondeurs. Notre individu s’agite, il se hisse de toute sa hauteur et emploie une technique extrêmement maîtrisée pour ramener progressivement sa prise vers l’épuisette qu’il garde à proximité. Seulement aujourd’hui, la carpe accrochée à l’hameçon décide de se battre jusqu’au bout pour survivre. D’un coup sec, elle retrouve sa liberté et laisse notre pauvre pêcheur avec une ligne démontée.

Nous continuons calmement notre descente en profitant de chaque instant pour terminer ce merveilleux voyage. En immersion totale avec le lieu paradisiaque que tu offres, Belle Dame, nous suspectons un changement d’atmosphère. Quelques volatiles agités font danser l’ombre des arbres alors qu’un vent léger nous berce avec tendresse. Puis plus rien ne bouge, pas un bruit, quand soudain une, deux, trois notes de piano émergent de tes profondeurs. Une mélodie d’une douceur infinie nous accompagne sur quelques mètres tandis que, les yeux rivés vers le ponton qui attend notre retour, la flûte de pan telle une aile d’oiseau sortie des roseaux nous rejoint. Elle nous touche et nous fait vibrer jusqu’au fond de nos entrailles. L’émotion est palpable, nos cœurs battent la chamade. Chaque note nous caresse, nous transporte, notre cerveau abandonne tout ce qui n’a plus lieu de subsister en nous. Une chair de poule vient chatouiller nos bras, au moment où le son augmente crescendo. Discrètement, la flûte s’efface et fait place au piano soliste qui avec des modulations plus aiguës, provoque en nous un sentiment de joie intense. Un point d’orgue nous garde en suspens quand subitement tous les oiseaux organisent au pied levé une chorale pour clôturer le concert donné à l’occasion de notre visite.

Ivres de bonheur, nous remontons sur le ponton qui se dit beaucoup plus en forme qu’à note arrivée. Il paraît prêt à nous recevoir une autre fois. Nous devons maintenant reprendre le chemin qui va nous ramener à la maison. Au dépourvu, quelques poules d’eau un peu farouches réalisent qu’elles peuvent se montrer sans aucune crainte. Un dernier regard se porte sur la Belle Dame toute souriante avec ses reflets éblouissants ! Abandonnant la magie d’un premier matin d’été, nous humons au passage les parfums fleuris d’une végétation qui semblent nous raccompagner jusqu’à ses ultimes limites.

 

 

Marylène SERRAULT